Houla ! Là ! Perfide Albion ! :)

De ma planque, dans les tuyauteries de la climatisation, je vois et j’entends. Ils étaient quatre : Soliveau, Montambour, Moscou-Vichy et l’Ophidienne, Naja. Sur le bureau du Sire, un exemplaire de The Economist. Le Roi avait l’air peiné.

« C’était bien la peine que je fasse mine de faire volte-face, mardi ! Pourtant j’y ai mis de la conviction ! Même que ma cravate penchait obstinément vers la droite, » se lamentait le monarque. « Il faut croire qu’un virement de 360° ne signifie rien pour personne ! ». « Heu, Sire, sauf Votre respect, corrigea Moscou-Vichy, une volte-face c’est virer de 180° seulement ! » « Oh bien, Monsieur des Phynances, grommela Soliveau, je leur en donne pour leur argent, en virant deux fois de 180 degrés ! Et ils se plaignent ! » Moscou-Vichy renonça.

« En tous cas, gronda Montambour, ces cochons d’anglais nous la bayent belle ! Voilà qu’ils nous prédisent la catastrophe pour dans pas longtemps ! L’Économist ! Le Charlie-Hebdo de l’économie, oui ! » Le Roi devint livide. « Mais que racontent-ils ? Traduisez, mon bon Montambour, je suis si las que la langue de Jack Spears m’échappe, ce matin ! »

« En gros ils prétendent que nous avons encore quelques forces, mais que nos faiblesses ont empiré avec la crise de l’euro » commença le Robespierre du pauvre. « Même pas vrai ! » rugit Moscou-Vichy. « Ben d’après eux, on aurait perdu notre compétitivité au profit de l’Allemagne… et que l’écart s’accroît depuis que les Teutons ont diminué les coûts sociaux et poussé les réformes.. » poursuivi Montambour. « Par Saint Marx ! gémit le monarque, voilà bien la perfide Albion ! » « Oh mais il y a pire, siffla le Naja, ils pulvérisent notre beau système à la Française ! » « Les sagouins ! » éructa Moscou-Vichy.

Montambour reprit sa lecture : « …mmmm… depuis 81, la dette publique est passée de 25% à 90% du PIB. » « Preuve que nous sommes les champions de la dépense d’État et de la solidarité active ! triompha Soliveau. « Oui, mais ils ne l’entend pas de cette oreille, corrigea Montambour, à les entendre, eux, le climat des affaires s’est dégradé, les entreprises françaises sont entravées par des lois sur le travail et le marché, et il n’est pas étonnant qu’il se crée peu de nouvelles entreprises… » « Eh ! Quoi ! N’allons-nous pas créer 60 000 nouveaux postes de fonctionnaires ? demanda ingénument le monarque. « Ils remarquent aussi, poursuivit Montambour, que nous avons beaucoup moins de PME, d’après eux les moteurs de la croissance, que l’Allemagne, l’Italie ou l’Angleterre. » « Ventrebleu ! tonna Moscou-Vichy, qu’avons-nous besoin d’une foule de petits capitalistes âpres au gain ? Nous avons Alsthom, Bouygues, Bolloré, enfin toutes nos belles entreprises du CAC40 ! C’est quasiment des entreprises d’État ! » « Voui, c’est vrai, hasarda Soliveau, l’avenir est aux entreprises géantes. Les petits ateliers, hein, bon… Poursuivez, Mon bon, poursuivez ! Nous boirons le calice d’amertume jusque dans le lit.» Alors, la voix du Commandeur : « Jusqu’hallali ! » « Ah ! Là ! Là! “ soupira distraitement le Roi.

« D’après eux, notre économie stagne, elle pourrait bien être en récession ce trimestre, 10% de chômage, qui risquent de grossir encore l’an prochain. Un des plus gros déficits européens question de balance commerciale… » Le Naja pointa un index rageur sur la page : « et là : ‘and the country’s bloated government is living beyond its means’.” « Ce qui veut dire ? » s’inquiéta Soliveau. « Le gouvernement gonflé du pays vit au-dessus de ses moyens ! » « Manquent pas d’air ! grogna Moscou-Vichy. Ils veulent sans doute dire ‘pléthorique’ ? » « Plaie ou pas, torique ou non, dit le Roi d’un ton cassant, c’est Mes oignons ! Je ne vais tout de même pas me taper tout le boulot tout seul, non ? » Puis, songeur : « Et ils ne disent pas un peu de bien de moi ? » « Si fait, répondit Montambour, S.M. Soliveau II a reconnu que la France n’était pas compétitive, il vient de promettre de mettre en œuvre beaucoup des changements préconisés par le rapport Gallois, y compris réduire les charges sociales pesant sur les entreprises. Il veut rendre le marché de l’emploi plus flexible. Il a même parlé de la taille excessive de l’État, en promettant de faire mieux en dépensant moins. » « Ah ! triompha Soliveau, on m’a cru ! »

Hélas ! soupira Montambour, il y a un ‘mais’ » « Fallait s’en douter ! » persifla Naja. Quel est ce mais méprisable ? » «Cependant S.M. Soliveau II ne semble enthousiaste qu’à demi. Pourquoi les entrepreneurs le croiraient-ils, quand il a déjà édicté un train de mesures gauchistes, y compris une taxe de 75% sur les très gros bénéfices, accru les taxes sur les entreprises, sur les biens, sur les revenus du capital et les dividendes, est revenu sur la promesse d’accroitre les retraites ? Pas étonnant si tant de candidats entrepreneurs parlent de quitter le pays. » Un silence pesant se fit ? Moscou-Vichy était blême de rage. Soliveau hochait tristement la tête. « Et voilà ! » fut tout ce qu’il trouva à dire.

C’est tout à l’avenant, commenta Montambour furieux, nous procédons au contraire de tous les autres pays européens, nous mettons la zone euro en péril, nous ne faisons pas les réformes nécessaires, le FMI nous prédit que nous allons passer derrière l’Espagne et l’Italie… » « La Bérézina ! C’est la Bérézina ! pleurnicha Soliveau. Et si c’était vrai ? » « Allons, Sire, sauf Votre respect, le calma Moscou-Vichy, cela ne se peut ! Vous allez redresser la situation, vite fait bien fait ! » J’admirai l’optimisme béat du benêt, tout en me faisant du mauvais sang pour la France.

« Écoutez ça, hurla le Naja en s’emparant du journal, à moins que S.M. Soliveau II montre qu’il est vraiment décidé à changer la direction prise par son pays depuis les trente dernières années, la France perdra la confiance des investisseurs – et de l’Allemagne. Comme plusieurs pays de la zone euro en ont fait l’expérience, les dispositions du marché peuvent changer brusquement. La crise pourrait frapper dès l’an prochain. Le Roi n’a pas beaucoup de temps pour désarmer la bombe placée au cœur de l’Europe. » Livide, le Roi se grattait frénétiquement le poignet gauche : « Et si.. Et si ces pistonnisse… pistes on ice… enfin ces devins disaient vrai, hein ? Je serais dans de beaux draps ! Ce serait la révolution et ces sagouins de français me pendraient ! Oh ! Marx ! Oulianov ! Ora pro mea… ! »

Tous s’efforcèrent de le consoler. « Qu’allons-nous répondre ? » demanda-t-il d’une voix plaintive. « Moi, dit Montambour, je vais dire que la France n’a pas à recevoir des leçons : elle peut en donner, au contraire ! » « Ouaiiiis ! C’est très fort ! » le congratula le Naja. Mais la voix du Commandeur : « Des leçons de déficit, gaspillage et assistanat ? » Effrayés, ne sachant d’où venait ce message, ils se turent un moment. Puis Moscou-Vichy : «Et puis d’abord,  je vais dire que la France n’est pas l’homme malade de l’Europe, voilà. On est toujours la cinquième puissance économique et on a des ressources, et ça va chier quand on aura retrouvé la compétitivité » « Bravo, exulta Soliveau, la cinquième place ça chatouille l’orgueil national, ça. Mais au fait, est-ce vrai qu’on est cinquième ? » « Hummmm… hésita Moscou-Vichy, je n’en suis pas très sûr, mais ça ne mange pas de pain de le dire ! » L’Ophidienne lança soudain une eurêquation : « J’ai trouvé ! Je vais dire que l’Economist a intérêt à actualiser son logiciel de pensée ! » « Bien !  la félicita Soliveau, je n’ai rien compris, mais c’est classe ! » M’agace, la copine au roitelet marocain, alors, usant une dernière fois de la voix du Commandeur : « L’Hôpital n’a pas à se moquer de la Charité ! Vous en êtes à la seconde version du DOS, eux ils sont déjà sous Windows 8 ! » Sur quoi, les trois maroquinés s’enfuirent promptement.

Demeuré seul, le monarque s’épongea le front avec sa cravate, puis se mit à pianoter « les p’tit’ femmes de Bity » sur son bureau. « Dieu ! Que ce fardeau est lourd ! Que ne suis resté en Corrèze ? Certes, je l’ai ruinée, mais personne n’a songé à me le faire payer. Tandis que… » Eh oui, voilà ce qu’il en coûte d’avoir les yeux plus gros que le ventre, pensai-je. C’est égal : l’Economist a imprimé ce que bien des gens pensent chez nous, mais qu’aucun des médias français n’oserait publier. Drôle de démocratie !

Alfred.

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