La prise d’Orange

citadelle (small)Plaist vos a oïr d’une bonne chanson.

Depuis qu’un chamelier fou a subverti l’Arabie par ses délires et surtout par la barbarie, l’Europe n’a cessé d’être une proie pour ses sectateurs. On espérait qu’après la bataille de Vienne en 1683, à laquelle sont attachés les noms de Charles de Lorraine et Jean Sobieski, ce monde pathologique allait cesser ses incursions sur notre continent. Point n’est le cas, comme l’actualité le montre chaque jour : l’ennemi est dans la place, avec la complicité de nombreux traîtres. À l’époque carolingienne, ayant asservi une partie de l’Espagne –il fallut sept siècles pour l’en débarrasser- les Sarrazins avaient envahi la Provence et la Narbonnaise. En 767, sous Pépin le Bref, les derniers envahisseurs semblaient avoir été repoussés au-delà des Pyrénées, mais, obstinés, assoiffés de conquêtes, de massacres et de pillages, ils revinrent en 793 envahir la Provence et le Languedoc. Cette année-là, Guillaume d’Orange, dit « Fierbrace » ou encore « Guillaume au court nez » reprit la ville. Charlemagne, de son côté, ou un de ses généraux, reprendra Narbonne.

Ce Guillaume est resté dans la geste médiévale ; on connaît notamment Le Coronment Loois, La Prise d’Orange, Le Moniage Guillaume. Son ermitage de Saint-Guilhem-du Désert est encore visité. La Prise d’Orange fait rêver, surtout dans notre triste époque de mazettes efféminées et de demeurés intellectuels, car la narration montre comment il convient de traiter l’envahisseur Sarrazin qui, lui, ne se gêne pas pour commettre les pires atrocités s’il n’a pas à craindre de sévères représailles. Alors voici : nous sommes sous le règne du fils de Charlemagne, Louis le Pieux ou Le Débonnaire, fils bien indigne de son illustre père, une sorte de roi Merkel (Ah ! Oui ! Et Hollande). Soit : il y a un problème de date, mais tant pis !

Guillaume « prist a moillier Orable la roïne ; cele fust nee de la gent paienie (…) puis crut en Deu, le filz Sainte Marie ». Pour le XIIe Siècle, ces Sarrazins étaient païens. Ils le sont toujours. On s’ennuie, chez Guillaume, car les Sarrazins fainéants « tant nos lessent dormir et reposez ». C’est trop pour un homme d’action comme le Comte. Mais voici qu’arrive Gillebert, pris par les « Turcs » et trois ans leur prisonnier. Il s’est évadé d’Orange après avoir estourbi un de ses geôliers : « par le toupet l’a saisi (…) par son gros poing l’a si el col feru que il li brise l’eschine et le bu, que a ses pies l’a jus mort abatuz. » Gillebert apprend à Guillaume qu’en Orange, ville occupée par les Sarraz, « hauz sont les murs et la tor grant et ample », vingt-mille sont les païens armés de lances, plus sept-vingt Turcs montant la garde, car ils redoutent que le roi Louis ne reprenne la ville que le roi païen Tiebaut, parti outre-mer, a confiée à son fils Arragon. Mais surtout, en Orange est la belle Orable, épouse de Tiebaut ! C’est « une roïne gente, il n’a si bel desi en Oriente, bel a le cors, eschevie est et gente, blanche la char come la flor en l’ente. » Voilà pour Guillaume une belle occasion d’aller rosser les Sarrazins, d’autant plus qu’Arragon, selon l’habitude, persécute à peu-près tout le monde : « n’a tel tirant soz la chape del mont, noz crestiens nos ocit et confont. »

Illico Guillaume se décide : « ja ne quier mes lance n’escu porter se nen ai la dame et la cité. » Il se trouve toujours des personnes « raisonnables » pour dissuader d’accomplir des exploits ; il y a en Orange trop de Sarrazins, « ainz qu’eüssiez es grant portes l’entree, i avroit il feru .M. cops d’espee (…) et tant barons abattus par l’estree. ». Oh mais ! Si l’on n’entre par la force, entrons par la ruse, explique Guillaume. Toi, Gillebert viendras avec moi, « tu as el regne assé parlé turquois et aufriquant, bedoïn et basclois ». On se déguisera. Cependant, dit Bertrand, neveu de Guillaume : « cele gent sarrazine connoistront vos a la boce et au rire » ; la bosse sur le nez, notamment, ne peut aisément se dissimuler. Peu importe,  réplique Guilaume, « mielz voil morir et a perdre la vie que je menjuce de pain fet de farine, de char salee ne de vin viez sor lie, ençoi verrai comme Orange est assise, et Gloriette, cele tor marberine, et dame Orable, la cortoise reïne.» Afin de passer pour Sarrazins, on se fardera : « arrement fist tribler en un mortier et autres herbes que connoissoit li ber (…), lor cors en taignent devant et derrier et les visages, la poitrine et les piez. » Ainsi grimés, Guillaume, son neveu Guïelen et Gillebert partent par le Rhône vers Orange.

Les voilà en Orange, on se présente : « drugement somes d’Aufrique et d’outre mer, si somes home le roi Tiebaut l’Escler. » Arragon, gouverneur de la ville, ordonne qu’on les laisse entrer ; « or est Guillelmes dedenz Orange entrez » avec ses compagnons, mais il vont en baver : « ainz avront il paine et ahan assez. » Arragon les reçoit comme envoyés de son père Tiébaut. Le Sarrazin, vantard comme ses coreligionnaires, ne manque pas d’évoquer son ennemi Guillaume : « se ge tenoie Guilelme en ma prison, tost seroit ars en feu et en charbon, l’os et la poldre ventee par enson. » Aïe ! « ne nos ocïent cist sarrazin felon » murmure à part soi Guillaume. Mais puisque le trio de héros Francs est supposé être une troïka Sarrazine échappée de Nîmes, Guillaume en profite pour délivrer son propre message : on te fait dire de déguerpir d’Orange, sinon « s’il te puet prendre, a martir es livré, penduz as forches et au vent encroé. » Comme il se devait en ces temps virils. Même pas peur ! Plastronne Arragon, nous aurons toutes les hordes de l’islam pour recevoir ce Guillaume.

Mais les voici devant la reine Orable : « voit la Guillelmes, tot li mua le sanc. » Parole, la voir, c’est le Paradis ! Guillaume répète les menaces qui pèsent sur la ville… et sur la reine qui semble intéressée par ce Guillaume décidément très conquérant. Pourtant, la chance tourne ; un quidam, Salatré, a vécu la prise de Nîmes et reconnaît Guillaume : « ce est Guillelmes, le marchis au cort nes ; et cil ses niés, cel autre bachelier, et cil apres qui tient cel fust quarré, c’est li marchis qui de cel fust torné. Por vos traïr se sont atapinés, qu’ils cuident prendre ceste bone cité. » En même temps, le salopard fouette Guillaume d’un linge qui enlève le fard de son visage. Arragon furieux veut les tuer, mais Guillaume porte un bourdon « grant et forni et lonc », il en assène à Salatré « le gloton » : « par mi le chief, moult grand cop del baston que la cervelle en vola contremont. » Les Francs s’en donnent à cœur-joie, on tue, assomme comme il se doit : « par mi le chief, ruiste cop del tinel que le cervel li fet del chef voler ; devant le roi l’a mort acravanté. » On savait traiter l’envahisseur, en ces temps-là. Ainsi ils escagassèrent quatorze « Turcs », mais les voilà assiégés dans la tour Gloriette.

Comment s’en sortir ? Guïelin recommande d’obtenir aide et protection de la reine Orable. Celle-ci, décidément conquise, donne à Guillaume « un bon haubert saffré et un vert heaume, qui est a or gemé » et « li cint l’espée au lé » (c’est l’épée de Tiébaut !). On complète d’un écu et d’un espiez carré (une lance). Voilà le héros équipé pour mieux de bagarre. Une dame de compagnie équipe Guïlen, Gillebert est lui aussi paré en guerre : les choses sérieuses vont commencer. Car les païens donnent l’assaut à la tour Gloriette. Guillaume « fiert un païen en travers par derrier, aussi le cope come un rain d’olivier », Gillebert fait « voler le chief » à un autre, quant à Guïlen, « cui il consuit tost est a mort jugié. » Bref, à eux trois ils mettent les Sarrazins en déroute, et se barricadent dans la tour. Arragon, furieux, insulte ses propres bédouins : « fill a putain, gloton ! » ; la distribution cependant continue, je compte cinquante-neuf infidèles occis à cette étape. Arragon tente de faire partir les trois héros Francs en leur promettant la vie sauve s’ils déguerpissent. Pas question, répond Guillaume, « n’en partirai nul jor de mon vivant », de cette tour Gloriette. D’ailleurs il pourrait faire venir de Nîmes vingt-mille soldats « quand les noveles en savront voirement que assis somes ceanz si faitement, secorront nos bel et cortoisement. » C’est quelque peu hâblerie, mais qu’importe !

Comment les réduire ?, s’interroge Arragon. Employer le feu grégeois ? Non, Gloriette est bâtie de pierre, « le fondement en est fez a rochois (…) a quex diables li charbons se prendroit, quant n’i a broche de fust ne de lorois ? » Mais voilà qu’un certain barbu (« noire ot la barbe ») révèle qu’un souterrain conduit à Gloriette. Mille Turcs s’y engouffrent, « enz s’en entrerent la pute gente averse », et nos trois héros sont faits aux pattes, après avoir tout de même occis trente Sarrazins de mieux, ce qui porte le score à 89 à 0. Mais enfin, « as pointz les tiennent li sarrazins felon ; Mahomet jurent que vengeance en prendront. » Orable est bien un peu soupçonnée d’avoir aidé les Francs, mais elle clôt le bec à Arragon et suggère que les prisonniers soient gardés au frais « tant que Tiébaut reveigne de Valdon », c’est lui qui prendra « venjaison ». Soit, dit Arragon, « je l’otroie, dame », et il envoie prévenir Tiébaut.

Averti, Tiébaut prend une armée pour accourir en Orange, mais cela prendre bien deux semaines. Pendant ce temps… Guillaume aurait bien besoin de ses vingt-mille guerriers conduits par Bertrand, son « niez, le preu et le vaillant, (..) de lors secors avrïons mestier grant. » Mais voici Orable ; elle se défend de les avoir trahis puis accepte de les faire évader, à une condition : « se je cuidoie que ma paine i fust sauve, que me preïst Guillelmes Fierebrace, ge vos metroie toz trois hors de la chartre, si me ferois crestïenner a haste. ». Donc : Guillaume épousera Orable devenue chrétienne, voilà la condition. Bien, promet Guillaume. Orable les conduit donc à Gloriette où débouche un autre souterrain connu d’elle seule : « nel set nus hom qui de mere soit nez, fors mes aieux qui la fist enz achever, desi qu’au Rosne fist la bove percier. » Banco ! Guiëlin est désigné pour courir à Nîmes quérir l’ost, mais comme il ne veut pas quitter Tonton Guillaume, c’est Gillebert qui s’y colle : « si le diras le palasin Bertrand qu’il me secore, ne voist ja atardant. » Gillebert, donc, file par le Rhône.

Cependant un espion Sarrazin a éventé la chose, et « le vet dire et noncier », c’est-à-dire cafarder, à Arragon : « si oyez de vostre marrastre comment a esploitée vers les chetis qu’en prison aviez : ele les a de la chartre gitiez, sus el palés et conduiz es guïez ; en Gloritette sont assiz au mengier. » Arragon est fou furieux après sa belle-mère, et avec quinze-cents fellagas ils finissent par prendre les tourtereaux et le neveu. Bien entendu, « Mahomet jurent venjance sera pris. » D’ailleurs un certain Faraon a de l’imagination pour cet exercice, il voudrait bien qu’on démembre les prisonniers pour qu’ils ne prennent pas encore les jambes à leur cou. Quant à la marâtre, il la verrait bien « refai ardoir et en un feu broïr. » Exceptionnellement pourtant, un sage s’interpose, qui explique que si l’on rôtissait Orable, son mari Tiébaut « tost s’en seroit envers vos correciez. » Mieux vaut enfermer les prisonniers en attendant l’arrivée du roi.

Mais, décidément, Faraon tient à son idée et la redit à Arragon. Pour son malheur, Guïlens l’entend, et lui flanque une peignée bien comme il faut : « les denz rechine, s’a les eulz reoïllié et passe avant quant se fu rebracié, le poing senestre li a melé el chief, hauc le dextre, enz li col li asiet, l’os de la gueule li a par mi brisié, mort le trebuche devant lui a ses piez. » Puis s’emparant d’une hache, Guïlens découpe un fellaga ; bref, la bagarre reprend, quatorze Turcs vont au tapis, et les Francs verrouillent les portes.

Cependant Gillebert est arrivé à Nîmes. Cela met fin aux pleurnicheries de Bertrand qui déjà déplorait la mort de Guillaume : « Guillelmes mande, nel te celerai mie, que les secores o ta chevalerie ! » Branle-bas de combat, on file sur Orange ! Treize mille Francs forment le combat-command, et nombre s’engouffrent dans le souterrain menant à Gloriette. Bertrand y rejoint Guillaume : « comment t’est, oncles ? Nel me celer neant. – Moult bien, biau niés, la merci Deu le grant ! »  Tout va bien, donc, on sonne de l’olifan, on courre par la ville ouvrir les portes au reste de l’armée : « Monjoie escrïent et derrier et devant ». Bien sûr les islamiques essaient de résister, mais « trop i ot de la française gent » : la ville est prise !

Voilà qui ne fait pas du tout l’affaire d’Arragon, qui fonce, tue au passage Foucher de Meliant. Mais Bertrand le voit, l’attaque, « tot le porfent desi el pis devant, mort l’abati del destrier auferrant. Païens en perdent et force et ardement. » Ainsi finissent les présomptueux Sarrazins, et ce n’est que justice.

Maintenant, Guillaume peut épouser Orable : « quant ot par force conquise la cité, une grande cuve avoit feta prester ; de l’eve clere firent dedans giter. La fust l’esvesque de Nymes la cité ; Orable firent de ses draps desnüer, il la baptisent en l’enor Damedé ; le nom li otent de la païeneté (…) a nostri loi la font Guibor nomer. A un mostier qu’eurent fet dedïer, la ou Mahom fut devant reclamé, l’ala li cuens Guillelmes espouser (…). »

That’s allo, folks. Et réfléchissez bien : la geste nous apprend la noble et digne conduite. Exactement à l’inverse de ce que nous voyons de nos sombres jours.

Sacha et Raymond

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