Premier non

(2005) Non !

J’écris, et j’écrirai encore, pour dire « non » au projet de constitution européenne et « non », ipso facto, à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Je dis d’emblée que cette constitution est inutile, mal conçue et dangereuse. Je montrerai pourquoi, au fil des semaines Les peuples de l’Union Européenne auront à se prononcer sur un document de 232 pages que seuls quelques citoyens qui en auront le temps prendront la peine de lire. Encore, une lecture linéaire du projet n’apporterait-elle que quelques principes surgissant au détour des lignes, et auxquels, par habitude d’éducation, on serait tenté d’adhérer sans plus d’examen. Il nous faudra, pour démêler l’écheveau législatif, recourir à des recoupements éclairants.

Qui ne serait, en effet, porté à croire par exemple aux « valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi [qu’à] la liberté, la démocratie, l’égalité et l’Etat de droit » affirmées dans le préambule ? Il convient toutefois d’être méfiant face aux pétitions de principes. Certes, toute société structurée tend à l’universel, mais l’on sait bien qu’il n’y a d’universel que le prodigieux polymorphisme des contrats sociaux ; qu’en somme, les valeurs prônées par l’Europe ne sont pas nécessairement celles de la France, de l’Allemagne, ou encore de la Russie, de la Chine, des Etats-Unis. Que les « droits » ne sont relatifs qu’à l’acception qu’en font les sociétés. Qu’il n’y a, en fin de compte, beaucoup moins de personnes –de citoyens- que de « sujets » humains, toute société ayant ses exclus. Que la liberté ne saurait être plus longtemps confondue avec l’autonomie des citoyens, que l’égalité n’est que l’entropie maximale, que l’état de droit n’est que l’équilibre précaire d’une configuration historique sans cesse changeante. Que la démocratie n’est qu’une forme parmi tant d’autres de la délégation de pouvoir, historiquement valorisée certes, mais pas nécessairement supérieure aux autres : tout dépend, là encore, des conditions d’exercice du pouvoir et de l’obéissance que l’on veut bien légitimement consentir.

Ces principes lénifiants, affirmés au nom des peuples de l’Europe « résolus à dépasser leurs anciennes divisions et (…) à forger leur destin commun » dans « la grande aventure qui [fait de l’Europe] un espace privilégié de l’espérance humaine », que de fois les avons-nous lus, depuis 1789, au préambules des constitutions, à ceux des documents fondateurs des assemblées internationales comme la SDN, l’ONU, en exergue à la déclaration universelle des droits de l’homme et autres ? On cherche à protéger la Cité de la guerre civile comme de la guerre étrangère et, pour rencontrer ce second motif, à réduire l’Autre à nous-mêmes : voilà, tout au contraire, dans l’universalisme de la pax Romana, de la Pax Americana, de la Pax Europeana,  un beau ferment de guerre dont l’histoire sanglante, tragique, du XXe siècle n’a cessé de nous fournir de dramatiques exemples. L’actuelle poussée intolérante et impérialiste de l’islam en est une autre preuve : au nom du même principe d’universalité, sous les dehors d’une religion, voilà que l’on cherche à nous assujettir.

Il y a donc, dès les prémisses, une faille, un sophisme fondamental gros de catastrophes. Evoquer les peuples et la volonté qui leur est prêtée de « dépasser leurs anciennes divisions » relève d’une utopie que soixante ans d’errances onusiennes n’ont pas réussi à dissiper, malgré l’épreuve impitoyable de l’Histoire. Mais que l’on songe, pour garder les pieds sur terre, à l’hétérogénéité considérable des peuples dans un espace qui va du Cap Nord à Malte, de Cahersiveen, extrémité occidentale du monde celtique, aux confins de la Pologne, Prusse Orientale, Silésie, à Chypre ! Quel dénominateur commun trouvera-t-on entre les hommes qui vivent près du Cercle Polaire et ceux que baignent les flots de la Méditerranée ?

J’entends que l’on me rétorquera un héritage partagé : la Chrétienté et la démocratie. Mais voilà bien encore des regroupements réducteurs ! D’une part parce que la chrétienté, pas plus que l’islam, n’a jamais constitué un bloc homogène. Que l’on se souvienne que, dans la lutte contre l’islam, les princes d’Europe ont tiré à hue et à dia, que le monde chrétien n’a pas été, historiquement, autre chose que le champ d’affrontements de schismatiques : Byzance contre Rome, Luther et Calvin contre les Papes, le gallicanisme contre l’ultramontanisme. Le Roi d’Angleterre devient chef de l’église anglicane, Calvin à Genève et Luther en Allemagne suscitent des rébellions. Que reste-t-il du message évangélique, sinon la pluralité irréductible des interprétations qu’aucun œcuménisme ne saurait dépasser ? Que la menace actuelle incite aux coalitions, j’en conviendrais, mais cela ne réduira jamais les divergences.

Je pourrais dire la même chose des libre-penseurs et des athées d’Europe. Et des peuples eux-mêmes ; car, songez-y : il y a autant de différences entre un frontalier du nord de la France et un marseillais qu’entre un Norvégien et un Chypriote. Nous-mêmes ne sommes français que vus de loin, même si, au-delà de nos divergences, nous avons pu historiquement constituer une nation dont les marges nous ont été contestées par les Plantagenêt, les Habsbourg, l’Allemagne, l’Italie : c’est précisément de cette contestation qu’a résulté son existence.

D’autre part parce que le principe de dévolution du pouvoir, le kratos, n’est pas moins variable au sein des peuples qui veulent, dit-on, constituer l’Europe, que ne le sont les formes religieuses. Des nations nous rejoignent, qui ont subi cinquante ans durant la loi d’airain du communisme et se voient dotées d’une démocratie dont elles n’ont pas l’expérience historique. Peut-on comparer la vieille démocratie de l’Angleterre, si respectueuse de l’autonomie locale et individuelle, avec le caporalisme centralisateur de Paris ? Avec la dangereuse synallactique des Pays-Bas condamnés, aujourd’hui, à des révisions déchirantes face aux attentats islamiques ?

Il en va ainsi partout à la surface du globe : chacune de nos nations, chacun de nos peuples, n’existe que parce qu’il éprouve les frontières des autres et parce que les autres en éprouvent les frontières politiques. Dès lors, on voit mal comment l’Europe pourrait être autrement qu’un conglomérat. On me rétorquera : « mais, les Etats-Unis.. ». Eh bien ! Ceux-ci se sont constitués historiquement d’une manière différente de la nôtre, par affrontement avec l’Angleterre, d’abord, par affrontement entre les états du nord et du sud, ensuite, avec défaite des derniers. Il n’en est pas moins vrai qu’il existe de telles différences entre un citoyen de Floride et un citoyen de Californie, de l’Ohio, de l’Iowa, que l’on retrouve malgré la constitution fédérale les mêmes frontières politiques qu’ailleurs. Que le « melting pot » n’a été qu’un artifice de rhétorique, que des communautés politiques coexistent et s’affrontent : Yankees, Chicanos, Asiatiques.., sans toujours se rencontrer. Que l’on ne s’y trompe pas : l’Histoire n’a pas dit son dernier mot, et s’il y a eu des guerres en Amérique du Nord, il y en aura encore, comme chez nous, comme chez les musulmans malgré, chez eux, l’érection apparente de la religion en nationalité.

De Gaulle disait avec raison que si une personne pouvait avoir des amis, un peuple ne pouvait avoir que des alliés. Encore ne les a-t-il qu’occasionnellement : l’Angleterre avec la Russie et la Prusse contre Napoléon, la France et l’Angleterre contre l’Allemagne. A chaque fois, quelques intérêts convergent, d’autres divergent ; on finit souvent par se réembarquer, à Dunkerque ou ailleurs. Il n’y a là rien que de très normal. Aussi bien ne peut-on fonder l’alliance européenne sur les idées creuses énoncées dans le préambule du projet de constitution mais bel et bien sur des convergences d’intérêts. C’est très exactement ce qui se passe, mais ce n’est peut-être pas des intérêts des peuples qu’il s’agit. Voyez l’article I-3, alinéa 2, qui, à côté de la paix, de la liberté etc.. stipule que « l’Union offre à ses citoyens un espace de liberté, de sécurité (..) et un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée ». L’alinéa 3 du même article précise que l’Europe est fondée « sur une croissance économique équilibrée (…), une économie sociale de marché hautement compétitive ». L’article I-4 alinéa 1 stipule « la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux ».

Je ne discuterai pas du bien-fondé de ces stipulations, je remarque simplement qu’elles ne naissent pas ex nihilo, mais de la confrontation économique (donc stratégique) avec le reste du monde, notamment avec les Etats-Unis. C’est normal – du moins dans le monde actuel – mais, au moins, qu’on le dise sans ambages, au lieu d’invoquer les « droits de l’homme » : c’est une affaire d’économie. Du reste, pour qui n’a pas la mémoire courte, l’affaire fut précédée de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier et du Marché Commun, indiquant clairement que l’origine du regroupement européen est économique et non pas « culturel ». L’idéologie vient de surcroît. Toutefois, on peut justement interroger la sur-valorisation de l’économie comme principe organisateur des sociétés. L’échange des biens n’est qu’un aspect de l’ensemble des échanges : services, valeurs etc.. et la confusion axiologique du bien-être avec la pléthore de biens pourrait n’être qu’un asservissement. Songeons, notamment, à l’immense gaspillage qu’entraîne la doctrine implicite (parfois explicitée) de « l’obsolescence programmée » qui fait, par exemple, que votre aspirateur, au lieu d’être réparable, est devenu simplement jetable. L’on asservit ainsi les citoyens –redevenus sujets – au cycle infernal de la consommation et des dettes. Cela les fait se tenir tranquilles. Les intérêts, donc, qui fondent actuellement l’Europe, appartiennent à la seule caste des marchands, pour qui la recherche du taux de profit maximum règle spontanément la répartition des capitaux. Je ne suis pas marxiste, mais, pour le coup, Marx avait vu juste lorsqu’il écrivait cela. Si vous en doutez : ne voit-on pas nos hommes politiques entourés d’une coterie bigarrée, faite de journalistes et d’hommes d’affaires ?

L’on m’objectera certainement que « le consommateur » trouvera son compte dans une libre concurrence entre pays d’Europe. Ne voit-on pas, pourtant, se délocaliser des entreprises, attirées là où les coûts de production (charges comprises) sont les plus bas ? Ne maintient-on pas à coups de subventions une agriculture ruinée par la concurrence de celles du sud de l’Europe (et du Maghreb !). Ne voit-on pas chez nous disparaître des entreprises, par exemple dans les transports, parce qu’elles ne peuvent faire pièce à la concurrence de celles de l’Europe de l’Est ? Le chômage ne va pas avec la consommation, sauf à faire payer les actifs ; nous l’éprouvons chaque jour.

Fonder l’Europe sur l’économique, c’est introduire des déséquilibres fondamentaux lourds de conflits futurs. Chaque Etat, bien sûr, aurait à se transformer, à s’adapter, et le nôtre peut-être davantage que les autres, mais il existe des limites au-delà desquelles un peuple cesse d’exister. Le piquant de l’affaire est qu’il s’en reconstitue illico un autre : les frontières politiques ne cessent de se confronter. Plus graves encore, donc, sont les menaces qui pèsent sur le devenir des pays.

Ayant sans doute été trop disert dans cet article, j’en parlerai ultérieurement. Mais d’ores et déjà je vous invite à méditer le commentaire du juriste R.T. Paget, après que Churchill ait ordonné la destruction d’une partie de la flotte française à Mers-El-Kébir, en 1940 : « Nous autres (…) en tant que nation, nous octroyons à nos hommes d’Etat le droit, nous leur imposons même le devoir de violer la loi internationale quand la sécurité de notre pays est en jeu (..) Aussi longtemps que nous voulons demeurer une nation souveraine, nous devons nous réserver ce droit ». Nous devrons donc rechercher dans le projet de constitution s’il existe des garanties suffisantes pour conserver l’indépendance nationale sans recourir à la force, nous éviter d’être impliqués dans des conflits qui ne nous concernent pas, nous permettre de quitter l’Union, de faire face à des menaces directes sans recourir à de problématiques et incertaines coalitions. Nous aurons aussi à nous interroger sur la légitimité et l’efficience des pouvoirs européens que le projet de constitution cherche à instaurer.

Vaste programme !

Sacha Vautrin.

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