Manoeuvres occultes

Sa Majesté Soliveau le Second ne manque pas de loisirs, aussi avons-nous amplement du temps à consacrer aux exercices de maintien prescrits par Rottweiler et bavarder à bâtons rompus. Cependant, ce matin : « Marchons-nous, Sire ? – Non point, mon bon Alfred, j’ai affaire. » Je devinai que quelque chose se tramait, aussi gagnai-je discrètement ma cachette. Lorsque je fus en place, je m’aperçus que des quidams attendaient le Roi en son bureau : derrière la tenture masquant le passage secret, l’Éminence Grise de Terra Nova ; dans la salle, le ministre de la police, Valse, et l’inénarrable Montambour, ministre d’on ne sait trop quoi. Soliveau entra :

« Bien le bonjour, messieurs de Mon gouvernement, j’ai à vous entretenir… » Il fut interrompu par l’arrivée d’un personnage falot, mis en costume gris mal coupé. « Ah ! Monsieur ma Conscience ! Je ne vous avais point convoqué céans ! » ronchonna-t-il. « Si fait, Sire, néanmoins souffrez que je demeure : les cas qu’il vous échoit à oyer et terminer relèvent davantage de moi que de vous ! » « Impertinent ! glapit le Roi, enfin demeurez et que grand bien vous fasse ! » J’entendis un « hum…hummm ! » derrière la tenture.

« A vous donc en premier, mon bon Valse. J’ai à vous féliciter d’avoir mouché les mal pensants de Mon opposition, la semaine dernière au Palais Bourbon ! « La délinquance, c’est vous ! » « Le terrorisme, c’est vous ! » Voilà comme il faut les traiter ! Tous les problèmes dont nous ne savons comment les résoudre, c’est la faute de mon infâme prédécesseur et de ses séides. Je vous décerne donc un témoignage de satisfaction. Pour l’occasion, vous vous êtes vraiment montré homme de gauche, et voilà qui dissipe nos doutes quant à votre fidélité… » Valse se trémoussait d’aise sur son siège, lorsque s’éleva la voix de la Conscience : « Oubliez-vous l’époque de Monsieur de Jarnac, lorsque le monarque disait aux barbares « Vous êtes chez vous chez nous ? » Et l’abrogation des lois Pasqua ? Et toutes les compromissions de vos maires avec les bâtisseurs de mosquées ? Et l’incroyable sollicitude de tous vos prétendus intellectuels, ainsi que de vos ministres, envers un totalitarisme politico-religieux ? Ce sont les idées de gauche qui ont empoisonné la droite d’appareil, et vous récoltez la tempête après avoir semé le vent ! » « VETO ! » siffla la voix de Terra-Nova. « VÉLO ! hurla le monarque en écho, vous m’ennuyez, Môssieur ma Conscience ! » « Il n’empêche, s’obstina la Conscience.

Valse : « Foin de la Conscience et de sa race ! Je ne faisais que voler au secours de Bitaura, vilipendée par les malpensants parce qu’elle fait preuve d’humanité en libérant les délinquants ! » « En fait, interrompit la Conscience, vous avez fondu les plombs ! » « Et bien vous fîtes ! le congratula Soliveau, car il est impensable que de pauvres victimes de la société pourrissent en nos er..engastr… engastrimutes ? » « Ergastules ! » corrigea la voix de derrière la tenture. « Ergastrenul, donc. Nous avons à remplacer la population prisonnière : 70 pour cent de musulmans en geôle, c’est grand désordre. Mettons-y les malpensants, cela fera bon poids ! » « Et à quel chef ? » osa derechef la Conscience. « Le Chef, c’est Moi ! puis entendant un « hum..hum.. » : au motif qu’ils ne pensent pas comme nous et sont racistes et islamophobes ! » « Pas gêné ! » coupa la Conscience ! Le Roi ignora l’interruption et poursuivit : « C’est-y-pas un monde, ça ! Tout le monde grogne par le royaume ! Tenez, notre beau projet de marier les messieurs-dames… » «Sauf Votre respect, Sire, dites « les personnes à sexualité indéfinie » suggéra Montambour. « Voui, enfin… bon, on veut les marier et en faire des parents. Eh bien, vous avez vu, Valse ? Des milliers de jacques dans les rues pour s’y opposer ! C’est trahison ! Lèse-majesté ! »

« Nous avons la riposte ! » plastrona Valse.  « Et comment ? » s’enquit le Roi. « Fort simplement, usant d’un vieux stratagème ! Il suffit de faire peur en assimilant les protestataires à -horresco referens – l’extrême-droite fasciste ! » « Hé, à force de tirer sur la cruche, à la fin elle se case ! Le fascisme fait de moins en moins peur, les gens n’y croient plus ! » maugréa Soliveau.  « Au fait, Valse, qui est ce référent Popesco ? » demanda-t-il. « C’est du latin, Sire ! horresco referens veut dire : je tremble en le racontant. » « Ouais, ben à l’avenir parlez en socialiste ! » coupa le monarque. « Le tout est de leur démontrer que l’extrême droite existe et menace, reprit Valse. Ainsi fîmes-nous : le dimanche, les traditionalistes cathos de Civitas ont eux aussi manifesté. Nous avions préparé le piège : une troupe de choc de Femen, tout à nos ordres, a agressé la manifestation. Nous avions bien chronométré l’affaire, et les caméras de nos médias chéris étaient là pour filmer les échauffourées. Vous pensez : d’innocentes femmes tabassées par des fascistes portant rangers… » Je voyais la Conscience se tortiller sur son tabouret, et à la fin, n’y tenant plus, elle éclata « Que cela est vil ! Quoi, vous actionnez une horde de femelles perverses, complètement dérangées du cerveau, exhibitionnistes et pressées d’en découdre au slogan ridicule de « in gay we trust » ? Vous utilisez des mégères dont la place est en hôpital psychiatrique pour servir vos desseins que réprouvent la morale et la psychiatrie ? Honte sur vous ! » « Oh ! Vous, Conscience de mes bottes, fermez-la ! tonna Valse. Nous avons bien l’intention de poursuivre en cette voie pour servir Nos Idées. D’autant plus que je crains que la populace n’envahisse Paris le 13 janvier, lors du vote de la Loi ! ». Dans ma cachette, je n’y tenais plus, et la voix du Commandeur se fit entendre : « Maudits ! Vous en répondrez sur vos têtes ! » Ils blêmirent, excepté la Conscience, blême il est vrai de nature, mais qui opinait avec insistance.

Au bout d’un moment, le Roi s’étant repris : « Venons-en à vos affaires, mon bon Montambour. Ce drame de Florange ? Quelle pitié ! Vous souvenez-vous lors de Notre campagne, nous avions harangué les prolétaires du haut d’une camionnette… » « Belle mise en scène pour jouer les défenseurs du Travail ! » l’interrompit la Conscience décidément en verve. Le Roi passa outre : « Vous avez fort bien déclaré que vous ne vouliez plus d’ArcelorMittal sur le sol français. J’en suis fort aise, mais… Que faire ? Nous avons déjà tellement de chômeurs ! » Se rengorgeant, Montambour répondit : « Facile, Sire ! Nous allons na-tio-na-li-ser ! » « Heu, fit le Monarque, comment donc ? Faudrait-il lever un pot d’impôts pour ce faire ? » « C’est à Monsieur des Phynances de le proposer, répondit Montambour. Admettons que le profiteur et parasite social Lakshmi Mittal fasse un package du site de Florange, depuis la cokerie de Serémange, en passant par la chaîne d’agglomération de Rombas, les deux hauts fourneaux restants d’Hayange, l’aciérie et le train à chaud de Serémange ainsi que les trains à froid,  seules unités situées en réalité à Florange avec le bâtiment des Grands Bureaux et qu’il nous rétrocède le tout … Nous avons les moyens de l’amener à composition ! » « Cadeau empoisonné ! hurla la Conscience, déjà que nous sommes ruinés, vous voulez encore acheter des riblons ! »

Le Robespierre du pauvre fit face avec hargne : « Comment cela, môssieur de ma merdre ? » « Cet ensemble de production, expliqua posément la Conscience, va se retrouver en concurrence avec les usines de Fos et de Dunkerque, pour la partie située en France ! Or les usines du littoral sont plus rentables pour de multiples raisons : hauts fourneaux plus gros, comportant deux trous de coulée au lieu d’un seul à Hayange, minerai acheminé par bateau et utilisé directement alors que pour venir en Lorraine il doit être grevé d’un coût de transport supplémentaire ! Idem pour le charbon, que ce soit pour la cokerie ou pour l’injection dans les hauts fourneaux ! » « Et Alors ! intervint le Roi, Ce n’est pas affaire de rentabilité, môssieur ma Conscience, c’est affaire de principes. Socialistes ! » « Quand je parle de riblons, contesta la Conscience, je sais ce que je dis ! Les installations sont obsolètes, bonnes pour la ferraille ! » « Oh ça ! fulmina Montambour, quelle impudence ! » « C’est la réalité, monsieur l’ex de Pulpinard ! » répliqua ferment la Conscience. Puis s’adressant à Soliveau : « Considérez, Sire, que les deux hauts fourneaux ont été construits à la fin du XIXème, début du XXème siècle, sur le site de Patural à Hayange. Ils étaient destinés à consommer de la minette de Lorraine, un minerai sulfureux titrant au maximum 30% de fer. Ils ne sont plus adaptés. Rappelons pour mémoire qu’au début des années soixante la Lorraine comptait une soixantaine de hauts fourneaux ! Est-ce un hasard s’il n’en reste que deux à présent ? NON bien sûr ! » Le roi avait l’air perplexe. « Et quel industriel dément  prendrait le risque de racheter à l’État français un vieil outil ? Vous devrez démanteler cette ferraille en gaspillant l’argent du contribuable ! » conclut la Conscience. « Ouais, évidemment… songeait le Roi, nous avons promis monts et merveilles aux syndicalistes d’Arcelor, et maintenant ils nous mettent au pied du mur. » S’adressant à Montambour : « Soit, Montambour, étudiez un plan de rachat et discutez-en avec le parasite social Mittal ! Si le contribuable doit payer, il paiera ! Tel est notre bon plaisir ! » La voix de derrière la tenture approuva.

La Conscience suffoquait, et moi, dans ma planque, je rageais. « Et vous pensez que l’Europe, nos voisins Allemands, les investisseurs et le Peuple aussi seront d’accord ? » le brava la Conscience. « Le peuple n’a rien à dire, coupa le monarque, quant à vous, môssieur ma Conscience, c’en est assez de vos impertinences ! A la trappe ! » Il actionna un levier, et la Conscience disparut dans les sous-sols en criant : « Je reviendraiaiaiaiaiai ! ». « Bon, voilà une affaire réglée ! Faites, messieurs, faites, pour la plus grande gloire du Socialisme ! Nous ne risquons pas grand-chose, depuis qu’en face ils se battent pour savoir qui sera le chef de l’UMP. L’audience, messires, est terminée ! » Ils sortirent.

Demeuré seul, Soliveau le Minuscule rageait tout à part lui : « Quelle peste que cette Conscience ! Je dois m’en débarrasser au plus vite ! » Puis il sifflota son air préféré : «  les p’tit’ femmes de Bitty ». Je pris la voix du Commandeur pour lui lancer la botte finale : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ! » Il se liquéfia : « Alfred ! Alfrèèèèèdeueueu ! Au secours ! Au fantôme ! Au spectre !! »

Alfred

Share
Cette entrée a été publiée dans A la Une. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.