Razzia sur la schnouf

« Sire, marchons-nous ? » demandais-je pile à l’heure dans le bureau du Sire. « Que nenni, mon bon Alfred, je dois rencontrer d’importants personnages. Ne demeure cependant point trop loin, si … ». Je n’en demandai pas davantage, et gagnai ma cachette dans les conduites d’aération du monarqual bureau d’où je pouvais tout observer et saisir.

Et de là je vis et entendis. Soliveau était assis à son pupitre, pianotant selon son usage « Ah les p’tit femmes de Bity », l’air aussi préoccupé qu’un morback à qui l’on annoncerait une douche de Marie-Rose. Devant lui, un exemplaire de Marianne où s’étalait en grand, sur la couverture : « Socialistes, ça sent la poudre ». Suivaient des titres ronflants, mais inquiétants pour le Roi. « Déjà que les sondages me font plonger ! Bientôt, comme le dit Plantu – est-il encore de gôche, çui-là ? – je vais forer jusqu’aux poches de gaz de schiste ! » ronchonna-t-il. « La poudre… La poudre… C’est un complot, ma parole ! C’est plein de Gay Fuck(1) partout ! Veulent ma pauvre peau ! Tout d’mêêême ! J’étais bien plus peinard à Tulle ! », gémit-il. Oui, moi aussi  je me demande pourquoi il a accepté de devenir Roi ! Le précédent Monarque était mauvais, mais moins pire : Au royaume des aveugles, dit-on, les borgnes sont rois.

J’entendis grincer des gonds, je vis se plisser une tenture en laine de mérinos (de làl’expression : « laisser plisser le mérinos ») et entrèrent en procession trois personnages sinistres, les habituels envoyés des officines néfasto-faschistes, Terra-Nova et Tartes Sur Câble. Comme les lecteurs de ChezRaoul m’ont fait savoir par Raymond qu’ils aimeraient connaître l’accoutrement de ces conspirateurs, je m’étais muni de papier et crayons, et en croquai le portrait ci-contre. Deux portaient un poignard à la main, et avaient sous le bras des grimoires sataniques. Les voyant, le Monarque se leva : « Bienvenue céans, Messieurs les Mains Occultes de la République ! ». Le trio demeura de glace.

« Messeigneurs, commença Soliveau d’une voix mal assurée, nous avons tout lieu de nous féliciter que les gens de Norvège aient attribué le Prix Nutella.. .» « NOBEL ! » corrigé-je de ma cachette. « Heu… Nobel (merci ô Commandeur !) à notre belle Union Européenne. ». « Belle affaire ! gronda le Maître des Terra-Noviens, vous êtes aussi bête que Barrosso et Van Rompuy. » « Mais… Mais … ! bêla le Roi, n’est-ce pas merveilleux… » « Assez ! intima l’éminence grise, cette ânerie fait grincer ou rigoler tout le monde ! Des eurosceptiques de la trempe de Farage jusqu’à Méchant-Con notre allié ! Belle affaire, en vérité ! Mieux vaut passer cette mascarade sous silence, vous n’en tirerez aucun bénéfice politique ! » « Ah ? Bon ! balbutia Soliveau, je pensais que…» «Nous pensons pour vous, bonhomme ! rugit l’encagoulé, ne vous avisez pas de provoquer des catastrophes en pensant ! »

Un silence s’établit. Le roi faisait triste mine. Ce que voyant, l’envoyé de Tartes sur Câble le rasséréna : « A votre bénéfice, nous inscrivons le vote de l’Assemblée en faveur du traité budgétaire européen. Bravo : ça s’est passé sans débat, et les médias ont fait silence dessus ! » « Serviteur ! dit le Roi, ragaillardi. Et moi, du tuyau : « Belle forfaiture, en vérité ! » Ils se turent, effarés, les conspirateurs cherchant d’où pouvait provenir cette voix sépulcrale. Un moment après : « Je ne pense pas que la populace ait apprécié, reprit l’éminence grise, mais cela importe peu. » « Oui, des vilains ont même prétendu que mes députés avaient voté le texte sans rien y comprendre ! » se lamenta le Roi. « Mais sacrebleu ! tonna le Terra-Novien, on ne leur demande pas de comprendre, mais de voter ! Êtes-vous si bête que vous ne saisissiez pas la nuance ? » « Si fait ! répondit le monarque.  « C’est bien ce que nous pensons ! » conclut le Câbliste.

« Maintenant, il y a des affaires ! dit l’éminence grise d’un ton melliflu. « Certes, les affaires vont mal ! Pour nos phynances, surtout, confirma Soliveau, Zayrault a cédé à la grogne des Geonpi…» « Et vous appelez ça ‘gouverner ‘, vous ? hurla le Terra-Novien, que de reculer devant une fronde sur l’Internet ? Et voilà que tous nos camarades -et Méchant-Con- protestent contre cette reculade. Je vous demande un peu ! Écouter la populace… La populace ! Que dis-je ! Des entrepreneurs ! Des gens qui travaillent pour gagner de l’argent ! Mais enfin ! Où avez-vous la tête ? » Penaud, le roi se tut tôt.  « Il va falloir limiter la liberté d’expression sur l’internet, dit sentencieusement le Câbliste. Maintenant ce sont les carabins qui grognent. Demain, d’autres catégories vont se liguer. Ah ! Vous avez entrouvert l’écluse ! Refermez-la vite ! » « Oui, dit le Terra-Novien d’un ton dur, tâchez de clore le bec aux internautes, sinon nous sommes fichus, et le socialisme avec ! Je VEUX une police de l’internet, compris ? » Le roi acquiesça, en avalant sa salive. « Dites-vous bien, prononça sentencieusement le Câbliste, que le peuple n’a pas voix au chapitre. Expliquez-lui que si nous taxons, c’est pour son bien et qu’il n’a qu’à la fermer ! » « Yesser ! » parvint à articuler Soliveau.

« Mais ce n’est pas de cette affaire là que je parlais, reprit l’éminence grise, c’est d’affaires judiciaires que je voulais vous entretenir. » « Ah oui, jubila le Roi, la Mère Delille est traînée devant les tribunaux. Bien fait ! » « Mais nom de Staline ! tempêta le Terra-Novien, ne voyez-vous pas que pour une très banale affaire d’amiante qui aurait fait crever deux ou trois prolos, c’est la responsabilité d’une élue so-cia-liste (il détachait ses mots) qui est en jeu ? » « Ah ! Je n’avais pas vu l’affaire sous cet aspect ! » s’excusa le monarque. « Eh bien ! Considérez-la comme telle ! grinça l’éminence grise, cinq mois après votre sacre, cela fait désordre. « Certes, j’en conviens, fit Soliveau, nous allons donner des instructions à la Chancellerie. Bitaura trouvera bien un prétexte de non-lieu ! » « Soit, mais tâchez de faire taire les journalistes qui auraient l’audace d’en parler. Et tâchez de mettre ça sur le dos de Morfalou ! » « Oh mais ! Le Naja saura quoi dire ! répondit le Roi, vous avez vu comment elle lui a collé la responsabilité de la déconfiture française sur les endosses ? ‘Un état de faillite aggravé’, ah ! ah ! ah ! » « Ouais, pas de quoi rire, le calma le Câbliste, ce genre d’argument, ça ne marche que pour les couillons. Elle aurait mieux fait de la fermer, car les financiers, qui eux ne sont pas des couillons, peuvent nous retirer le triple A. » « Ch’y avais pas pensé ! » pleurnicha Soliveau.

« Mais il y a plus ! Nos alliés verts sont dans la panade ! » brailla l’éminence grise. « Oh ! Comme alliés ! ricana Soliveau, 3,6% des exprimés, 1,7% du corps électoral… » « Peut-être ! coupa l’éminence grise, mais quand-même seize députés dont les voix risquent de vous manquer ! » « Oui, je me demande comment ils ont pu en avoir autant… » songea tout haut le monarque. « Idiot ! Le système est fait exprès pour ça ! » « Oui, mais concernant le mariage des messieurs-dames, ils marchent à fond ! » triompha Soliveau. Là, ça m’énerve, et d’outre-tombe « Ô roi nu ! Qu’aurais-je répondu à un journaliste me demandant au lendemain de l’Appel du 18 juin ce que je pensais du mariage gay ? » Plus fort que lui, il répond en tremblant : « Vous lui auriez ri au nez en lui disant que ce n’était pas à l’ordre des priorités du moment ! » Puis, à part : « Saint Joseph Vissarionovitch ! Qu’ai-je dit ! » Les trois néfastes le regardèrent médusés. Un long moment après, ayant repris contenance, l’éminence grise poursuivit : « Ils risquent de vous manquer au congrès du parlement sur le vote des étrangers, voilà ! »

« Alors, cette affaire de blanchiment de l’argent de la drogue à laquelle est mêlée la dame Lamblin – quatre cents mille euros, excusez du peu ! – sent très mauvais. L’affaire de la Mère Delille est une bluette, à côté. La Lamblin est de mèche avec des rombiers chez qui on a trouvé du fric, du jonc et des armes. Mauvais ! Très mauvais ! » éructa le Terra-Novien. « Déjà que Bête-Malfaisant a quitté le navire ! Vous devez protéger Duflot, donc les verts. » « Surtout que les mal pensants ne vont pas lâcher le morceau ! surenchérit le Câbliste. « Je vais encore donner des instructions à Bitaura, mais les flics de Valse vont ruer dans les brancards ! » gémit le Roi. « Démerdez-vous ! commanda l’éminence grise, je veux que Lamblin soit blanchie comme l’argent du même métal ! » « Yesser ! » hoqueta Soliveau.

L’entrevue était finie, les trois compères se dirigèrent vers l’issue secrète. Mais en franchissant le seuil, le Terra-Novien se retourna : « Roi ! Si les choses se barrent en quenouille, nous te soutiendrons… » « Merci, mon bon Seigneur ! » exulta le Roi. « … Comme la corde soutient le pendu ! » coupa sèchement le conspirateur.

Demeuré seul, Soliveau tantôt portait la main à son col, tantôt se grattait le poignet gauche, signe, comme vous le savez, d’extrême tension. Puis il sifflota tristement « Ah ! Les p’tit’ femmes de BittyI » avant d’appler à tue-tête : « Alfred ! Aaaaalfrèèèèd ! Viens céans, vite ! »

Alfred.

(1)    Le Roi a sans doute voulu parler de Guy Fawks, instigateur de la Conjuration des Poudres, Londres, 1606.

 

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