A bâtons rompus

« Ah ! Les ptit’femmes, les ptit’ femmes de Bity… » Primesautier, ce matin, le Sire. Il dansait sur cet air un mambo vaguement jerké. Je me retins de rire. « Sire, lui dis-je, c’est du French can-can ! Au moins tâchez d’accorder votre pas au rythme ! » Il tâcha si adroitement qu’il chut platement sur son séant. Se relevant : « Alfred ! Espèce de batracien emplumé ! C’est ta faute ! Tu es cause que je suis bête ! » ronchonna-t-il. « Mille regrets, Votre Majesté ! Pardonnez-moi d’avoir eu l’idée saugrenue de vous mettre au pas de danse. Mieux eût valu vous laisser guider par votre dis… heu… grâce naturelle ! » Soliveau II se gratta le poignet gauche, en faisant sa célèbre moue de contrariété.

« Aussi bien, poursuivit-il, je me demande pourquoi Donzère s’est mis dans la tête que j’avais besoin de prendre des leçons de maintien. Ne suis-je pas assez gracieux de nature ? » « Si fait, Sire ! N’y aurait-il pas en cette affaire quelque malice de ce Donzère ? C’est un membre de votre cabinet, je présume, cestuy Donzère ? » « Que nenni, répondit le monarque, Donzère, c’est mon dragon domestique ; c’est le tendre sobriquet qu’en mon fort intérieur je donne à Valie ! » « Ah oui ? grinça une voix proche, eh bien ! Mon bonhomme, ce soir tu auras droit à la discipline ! » Le Roi me fit signe : « Parlons bas, mon bon Alfred, ELLE entend tout ! » Je fis mine de m’inquiéter : « La discipline ? Veut-elle dire le fouet ? » « Oh, ce n’est qu’un tout petit fouet, après tout ! répondit-il penaud. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! »

Je le sentais en veine de confidences, aussi décidai-je de le faire parler. « Mais, Sire, que nous vaut le plaisir de votre royal entrain, ce matin ? » «Comment, Alfred, ne sais-tu pas ? Mon cher confrère et néanmoins ami Baraque Aux Bahamas vient d’être réélu monarque de la lointaine Amérique ! » « Je ne l’ignorais point, votre Majuscule.. heu… Majesté. Ainsi donc, il y a lieu de s’esjouir de la nouvelle ? » « Voilà bien les pingouins ! me tança-t-il en martelant du poing mon blanc plastron, complètement indifférents à la chose publique ! Tout le monde est en liesse, et, toi, sagouin des prairies australes, tu t’en tamponne le coquillard ! » « J’en suis bien marri, répliquai-je l’air bénin, il est vrai qu’en Arctique peut nous chaut le train du monde. Mais, puisque vous le commandez, je jubile, je jubile. Jubilissmus je suis ! » « Voilà qui est bien ! Tu finiras par t’acclimater aux mœurs de ces lieux ! » dit-il en me tapotant l’épaule.

« Voilà une belle et brillante réélection, appâtai-je. Presque aussi triomphale que votre avènement… » « Tu ne crois pas si bien dire ! Comme pour Moi, le suffrage de nos chères minorités visibles a été déterminant. » « Quelle merveille ! mentis-je, ils ont des musulmans ! » « Oh ! Si peu ! Ils ne sont pas si avancés que nous, se lamenta-t-il, mais ils ont beaucoup d’affreux…heu, je veux dire d’afro-américains. Ils ont voté pour Barque-Hussein comme un seul homme ! Et puis il y a les latinos.. » « Les Chicanos ? » demandai-je innocemment. « Fi, Alfred ! Quel langage raciste ! On ne parle pas ainsi des étrangers que l’on accueille ! » « Je vois, dis-je, les pauvres traine-savates… » « Exactement ! Prolifiques comme des lapins, ils vont bientôt supplanter les populaces auto… auto… » « Autochtones ? » hasardai-je. « C’est ça, autochromes ! Quand un peuple ne vote pas pour nous, les Bons, à Gauche, il faut changer de peuple, » triompha-t-il. « Oui, mais alors… Nous courons à la loi islamique ? » avançai-je, ingénu comme un pape Borgia. « Eh ! C’est l’avenir ! Il faut être de son temps ! » dit-il l’air satisfait.

J’eus quelque peine à dissimuler mon agacement. Dommage, je ne pouvais céans susciter le fantôme du Commandeur. Mais j’avais dans la poche un certain hebdomadaire, dont je fis prestement ressortir la manchette. Le Roi l’aperçut et blêmit. « France-Dimanche ! Que lis-tu-donc-là, pendard ! » « Ne vous méprenez point, de grâce, Sire ! Je l’ai confisqué à un de vos clercs qui en faisait les gorges chaudes ! » « Le voyou ! » « Tout de même ! Livrer en pâture à la populace la querelle des vos Dames ! » « Ah ! Mon bon Alfred ! se lamenta le monarque, plût à Allah que je n’eusse jamais rencontré ni l’une ni l’autre ! Ce ne sont que harpies ! Frédégonfle et Brune-Halde… » « Et chie le père Hic ? » gazouillai-je. « C’est cela même ! Elles se font la guerre et il en résulte grand désordre. » « Oui, ce n’est point bon pour l’image de marque d’un monarque de marque normale, commentai-je, mais vous êtes tout-puissant, ne pourriez-vous pas faire cesser cette querelle ? » «Valie se vengerait, autant ferait Ségo. A part les ptit’ femmes de Bity… Ah ! L’heureux homme ! dit-il, nostalgique. Et encore cette Brochen qu’on traîne au tribunal… »

« Oh, fis-je, sera-t-elle jugée responsable ? » « Peut-être, mais pas coupable ! Bitaura y veillera » « Oui, dis-je, la culpabilité, c’est un sentiment inconnu dans votre milieu. » « Heureusement ! Sinon, nous n’oserions pas gouverner ! Pour diriger, il faut être sans scrupules », confessa Soliveau. « Et être irresponsable ? » « Pour sûr ! Il ne manquerait plus qu’on nous demande des comptes ! » Puis, se reprenant : « Mais Alfred ! Que me fais-tu dire ? Margoulin ! Cela suffit, morbleu ! Marchons ! » 

Et nous marchâmes.

Alfred.

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