Le pédalo Potemkine

RVB de base« Le syndrome de mai le tracassait, m’explique le Docteur Alonzo Tromondada, parlant, vous vous en doutez, de son malade, il tremblait de frayeur prospective. » « Oui,  répondis-je, j’ai noté qu’il ne cessait de se gratter fébrilement le poignet gauche dès qu’il se croyait seul.. » « C’est marrant, chez les potentats, de s’imaginer qu’on puisse les perdre de vue un instant ! » ricana La Conscience qui ajouta in petto : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » « Oh ! Pour ça, je vous fais confiance à tous deux ! », répliqua le psy. « En fait, il a été sauvé par les jours fériés qui pullulent ce mois-ci : rien de plus démobilisateur », commentai-je. « Sans compter, intervint La Conscience, que le mauvais temps n’a rien arrangé, et que la lassitude ronge les Français. Plus de ressort, regardez la Manif’ pour tous : ils n’osent pas même espérer que le conseil constitutionnel cassera la loi Bitaura… Pour tout, les gens se disent que les carottes sont cuites. » « Dépression des foules ! », diagnostiqua Alonzo, « mais voyons ce que nous révélera l’observation. »

La Conscience avait trouvé plus commode de camoufler une micro-caméra dans le baffle d’aération du bureau de Soliveau, et j’y avais aussi placé un récepteur-amplificateur, pour que la voix du Commandeur se fît entendre chaque fois que nécessaire. Nous pouvions ainsi commodément étudier le comportement du monarque, et Tromondada, toute honte bue, était ravi de profiter de l’aubaine.

Pour l’instant, le roi, à son habitude, ne faisait rien, sinon afficher un air triste et préoccupé en pianotant sur son bureau sa chanson favorite : « Ah ! Les p’tit’ femmes, les p’tit’ femmes de Bity… Nom de Marx, que je m’emmerde… Que je m’emmerde… Voyons… Et si j’inventais une nouvelle taxe ? » Le soliloque fut interrompu par l’arrivée de l’huissier annonçant Moscou-Vichy. « Qu’il patiente un instant ! » dit Soliveau. Le petit roi sortit un miroir de son bureau et s’appliqua à afficher son fameux air cool de circonstance. « Docteur Jekill et Mister Hyde » commentai-je. Mais déjà Soliveau faisait signe à l’huissier qui introduisit le maître des Phynances dans l’officine. « Mon bon Moscou-Vichy ! Quelles nouvelles ? », lui lança le roi d’un ton badin. « Inespérées, Sire ! » répondit le kleptomane en jubilant.

« Ma cote de popularité remonte ? » interrogea le roi d’un air gourmand. « Que nenni, hélas, mais ayez bon espoir ! » « Comment diantre ?, grinça le monarque, alors quelles bonnes nouvelles ? » « Bruxelles, Sire, Bruxelles ! » « Quoi, Bruxelles ? Devrais-je fuir jusqu’à la place de Brouckère la vindicte populaire ? pâlit Soliveau. « Point, point ! Nous n’en sommes pas encore là ! Noooon ! La commission européenne vient de combler vos vœux au-delà de toute espérance ! », le rassura Moscou-Vichy. « Ah ? Ils ont viré les Allemands ? » « Heu… pas exactement. D’abord, ils ne nous fixent plus de date pour l’équilibre de nos comptes ! » « Chouette !, exulta le monarque, ça laisse du temps au temps, comme disait mon pè… heu… Monsieur de Jarnac. » « Oui, nous n’avons plus le couteau sous la gorge, commenta le dépouilleur.

« Procrastination ! », nota Tromondada, « Un symptôme très répandu chez les socialistes et prégnant chez mon patient. » Mais déjà Moscou-Vichy enchaînait : « Ensuite, Bruxelles nous accorde un sursis de deux ans pour ramener le déficit budgétaire à 3% ! » Entendant cela, le roi commença un pas de danse en chantant très faux : « Ah ! Les p’tit’ femmes, les p’tit femmes de Bittyyyyyy ! » Il faut croire que cette sorte de danse du scalp était contagieuse, car le maître des Phynances lui emboita le pas. Ils s’agitèrent ainsi une bonne minute pour conclure sur un air de French-cancan : « L’équilib’ c’est pas pour d’abord, on va s’faire des couilles en or ! ». Nous nous regardâmes, Tromondada hochant la tête : « Délire partagé… Oh ! Les beaux cas !! » Le calme revenu, Moscou-Vichy ajouta : « Cependant… » « Quoi donc, monsieur des Phynances ? » « L’austérité est finie, reprit le ministre, mais à vrai dire elle n’avait pas encore commencé. » « Oui, oui, mais il ne faut pas parler de cette affreuse chose ! », trancha Soliveau. « Il y a que Bruxelles nous demande de nous engager sur un programme de réformes structurelles ! » « Bah ! l’interrompit Soliveau, méprisant, on peut toujours promettre, ça n’engage à rien ! Dans deux ans, nous demanderons un oratoire. » « Vous voulez dire : un moratoire ? Je comprends ! Nous n’allons pas changer notre politique d’un iota », conclut Moscou-Vichy.

Ils demeurèrent silencieux un moment, ce dont profita Alonzo pour expliquer : « Nous venons d’assister à la crise du pédalo déboussolé et sans gouvernail : on fait des ronds dans l’eau, mais on n’est pas capable de prendre une direction. C’est caractéristique. Pour se donner l’illusion d’aller de l’avant, le patient va encore entonner le mantra habituel : la croissance reviendra, le chômage décroîtra. Il y a chez lui un extraordinaire déni de réalité. » « Ouais, dis-je, mais les vents risquent bien de le faire dériver en haute mer, et là… »

« Nous avons déjà pris des mesures fiscales, non ?, reprit le roi, nous avons fait la BPI qui inaugure son travail en se faisant construire un somptueux building, sur l’instigation de Ségolène. » Il eut un regard en coulisses, en prononçant le nom de la Dinde poitevine. Comme aucune tempête ne venait des appartements : « Et puis nous avons notre plan d’investissements pour dix ans ! Vous avez une idée de quoi en faire ? » « Hum… Un genre de plan génial, comme l’informatique pour tous de Monsieur de Jarnac ? » hasarda Moscou-Vichy. « C’est cela ! Pas besoin que ça marche, il faut plutôt que ça occupe, peu importe que skon produira ne serve à rien » expliqua Soliveau. « Oui, mais on peut donner quelques gages, distribuer des rogatons pour faire plaisir à Bruxelles, suggéra le chef kleptomane,  par exemple vendre quelques unes des actions détenues par l’État dans les entreprises comme EDF, Air-France… » « M’oui… fit semblant de réfléchir le monarque, Coton-Tige l’avait fait en son temps. Mais y a un ennui… » « Ah ? » « Un sondage du Figaro dit que plus de 54% des Français pensent que l’État ne doit pas vendre ses participations dans les entreprises publiques », le renseigna le roi.

Ils se regardèrent puis, d’une seule voix : « Gé-nial ! » Alonzo Tromondada commenta : « C’est bien là la psychose française ! Sans le Père-État, ce sont des enfants perdus. » « Ouais, dit La Conscience, ils ne voient pas que la facture d’électricité serait moindre s’il y avait de la concurrence ! Pauvres ploucs ! » Mais nous n’eûmes pas le loisir d’épiloguer, car Moscou-Vichy reprit : « Bon, de toute façon, on va jouer la montre, côté Bruxelles. » « Et comment ! Pas question de priver nos clients habituels d’argent public ! Ce serait faire le lit de Méchant-Con. Donc on continue comme si de rien n’était en faisant semblant… » Alors, je pris la voix du Commandeur : « Ce n’est pas en renversant la tinette qu’on changera les goguenots ! » Les deux compères blêmirent.

« Hum… reprit Soliveau en avalant sa salive, bon, mais cette peste d’Angela ne va pas gober nos plans ! » « Aucun doute là-dessus… songea Moscou-Vichy, elle ne veut pas envenimer nos relations au moment où chez elle la reprise ça marche. » « Vous voyez comme elle est méchante !, geignit Soliveau, elle veut pas croire que nous sommes capables de rigueur ! » « C’est parce que le silence sur nos mesures à venir est assourdissant ! pérora Moscou-Vichy, nous devrions utiliser la tactique de Potemkine ! » « Ah, un cuirassé Potemkine, c’est mieux qu’un pédalo ! » dit le roi. « Je voulais dire : nous devrions prendre des mesures-décors, pour cacher la misère », répondit le ministre. « Eh bien, faites, mon bon Moscou-Vichy ! Maintenant que nous n’avons plus le chiffon rouge du mariage gay, nous pourrions parler d’un remaniement ministériel et dire qu’on va voir ce qu’on va voir ! » Comme le kleptomane déglutissait avec difficulté : « Mais je vous garderai, vous, Le Brigand et Cercueil… non, je veux dire : Sapin. Ce sera comme à Noël ! » le rassura le Roi. « Alors, dorénavant ce sera comme d’habitude ! » sourit Moscou-Vichy en prenant congé.

Soliveau regagna ses appartements. « Docteur, quel est votre sentiment ? » demandai-je à Tromondada. « Un menteur compulsif. Mais ce n’est là qu’un comportement compensatoire pour cacher une culpabilité. Inconsciemment, il se sait incapable, mais il a besoin de se fabriquer une image de grand et sage monarque. Cela découle de son messianisme paraphrénique : il se croit investi d’une mission divine, mais n’en a pas la carrure. D’où échec et comportement… à la Potemkine : il faut des écrans pour y projeter des fantasmes. » Eh ben ! Et dire qu’il faudra encore supporter ça quatre ans encore ! Et même, les Français sont si bêtes qu’ils seraient capables de le faire remplier pour cinq ans. « Le char de l’État navigue sur un volcan ! », conclut La Conscience en rigolant.

Alfred.

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