Shinto le matin

RVB de base« Izanagi, Izanami,… heu… Amaterrassier, et Toi Touskiékon, dieu de la Lune, éloignez de moi Cinzano, dieu de la tempêêêête ! ». Ainsi psalmodiait Soliveau le Second devant un petit autel shintoïste ramené en catimini de son périple au Japon. On lisait à la base de l’autel en polystyrène doré : 神道 et, en dessous, « Made in Japan ». Nous observions ces manigances à l’aide des caméras camouflées dans le royal bureau. Alonzo Tromondada m’interrogea du regard. « Oui, commentai-je, c’est sa nouvelle lubie ! Il est persuadé que les ‘kami’ l’ont casé à l’Élysée et qu’ils veillent sur lui. » « C’est bien connu, ricana La Conscience, les kami casent ! ». « Oui, mais lui a plus d’une case de vide ! » renchérit Tromondada.

Le roi continuait à ânonner ses prières : « Le Vent Divin a remonté l’Empire du Soleil Levant. Montambour l’a dit : les dogmes libéraux ont été abandonnés par le gouvernement de centre-droit de l’Abbé Shinzo. » Il marqua une pause, puis claqua trois fois des mains et reprit : « La crise de l’euro est terminée ! Amen ! ». Il fit alors cinq prosternations en éructant « Allahu snack-bar ! ». Nous nous regardâmes, consternés. « Ça ne s’arrange pas ! », dis-je. « Je dirais que nous entrons dans une nouvelle phase du délire », nota Alonzo d’un air intéressé. Alors, d’une même voix, La Conscience et moi : « Vraiment ??? »

« Vraiment ! », trancha péremptoirement le psy, « Voyez et entendez ! » ajouta-t-il en allumant la vidéo. Nous vîmes le monarque allongé sur le divan dans le cabinet d’Alonzo Tromondada. Il semblait en proie à une vive agitation. Nous comprîmes qu’il relatait un de ses rêves récurrents : « Sire ! Vous ne comptez pas traverser ce cañon ! C’est l’endroit rêvé pour un guet-apens ! Pourquoi ne pas contourner ce rocher ? » « Mmmm, mumma Tromondada, parlez-moi de ce rocher… » « Ben il s’élève sur une plaine de sable, comme une butte Chaumont…non, on dit pas comme ça, une taupinière, quoi… » « Une butte-témoin ? » proposa Alonzo. « Voilà ! Alors le rocher est fendu en deux, et la piste passe juste dans le cañon que ça fait. » « Bon, dit le psy, vous devez passer par là… Mais pourquoi ne pas le contourner ? » « Ch’peux pas ! La route directe passe par ce défilé, même le quatorze juillet. »

« Mais qui vous tend un guet-apens ? » questionna Tromondada. « EUX ! » « Qui, eux ? » « Ben les Apaches ! » « Les Apaches ? » « Voui ! La droite, Merkel, et même le peuple ! Tous des apaches ! Dès qu’on est prêt à sortir du cañon, ils nous balancent des rochers, on ne peut plus avancer ni reculer ! Alors je crie à mes ministres : ‘Hommes et bêtes à l’abri du surplomb ! Dételez les mules !’ » « Drôle de stratégie ! commenta le psy, vous pourriez vous défiler en évitant de passer dans ce défilé ! » « Bah ! fit le roi avec résignation, le règlement c’est le règlement, on ne peut que suivre la voie socialiste ! » « Ce qui nous console, reprit-il, c’est de penser que les Apaches devront remonter tous ces cailloux au sommet pour notre prochain passage ! »

Tromondada mit la vidéo en pause. « Comportement buté, syndrome du colonel O’Nollan, commenta-t-il, vous avez reconnu un épisode des aventures de Lucky Luke… » « Je vois, dis-je, cela révèle un esprit psycho-rigide et une obstination pathologique ? » « Exactement ! Voyez la suite… » Il réenclencha la lecture. Soliveau poursuivait sa narration : « …Alors, je fais une expédition punitive, je brûle le camp des Apaches…Mais pendant ce temps-là, les Apaches ont fait une expédition punitive de notre expédition punitive… brûlent mon fortin et restent  planqués sur Internet ! » « Qui dirige l’expédition punitive ? » « Le commandant Valls, chef des CRS. » « Et les représailles des représailles, qui les fait ? » questionna le psy. « C’est diabolique ! gémit le roi, Yzy sont tous ! La Manif’, les skinèdes, la droite, les Allemands, les syndicalistes, les retraités, les Anglais, les chômeurs… Je crois même que quelques uns de mes éclaireurs sont des renégats… » « Ah ? Lesquels ? » « Presque tous ! On cloue mon Sapin ! Montambour me mène en Batho et Pinel relance les guerres indiennes ! Sans parler du Méchant Con qui me traite de bourgeois ! »

Alonzo Tromondada, en faisant défiler la séquence en accéléré, expliqua : « Son inconscient lui montre la stupidité de sa stratégie politique : ce passage obligé, c’est son surmoi qui l’impose, un produit de son éducation gauchiste. Il sait confusément que le ciel va lui tomber sur la tête, mais il ne peut pas faire autrement. Contourner le rocher, éviter le funeste cañon, ce serait du libéralisme : voilà qui lui éviterait l’écrasement, mais est bloqué. » « Ouais, gouailla La Conscience, alors il fait hurler ses coyotes au fascisme ! » « Mais quel fil nous conduit du cañon Apache au Shinto ? » demandai-je. « Nous verrons… Ah ! Voilà l’autre passage intéressant… » répondit le psy.

« Alors des fois j’arrive en haut de la butte… Et je fonce sur les Apaches. Mais ils esquivent, et puis y en a un de plus vicieux que les autres. Il… Il…. » « Oui, que fait-il ? » l’encourage Alonzo. « Il me glisse subrepticement un skate-board sous les pieds ! Alors je file comme le vent, et puis… ça s’arrête. Alors… » « Alors ? » s’enquit Tromondada. «  Alors je me rends compte que je suis pile au dessus du ravin ! Je regarde en bas… et plaf ! Je me décalque au fond ! » « Avec-vous une idée du nom de l’Apache facétieux ? » « Non ! » « Et… Connaissez-vous la marque du skate-board ? » « ACMÉ ! ». Le psy arrêta la vidéo.

« Vous voyez ! Là, c’est le complexe de Vil-Coyote ! Il finit toujours par une chute vertigineuse. » « Oui, fis-je, il y a une récurrence des faits, un comique de répétition. Qu’il soit O’Nollan ou le Coyote, il s’obstine et ça se termine toujours pareil ! » « Hihi ! Obstination dans la bêtise et la malfaisance ! » compléta La Conscience. « Mais le Shinto ? » insistai-je ? « C’est un peu compliqué, dit Tromondada. Comme vous l’avez constaté, il n’a strictement rien compris de ce qui se passe au Japon. Le programme de Shinzo Abe  prône une plus grande dérégulation, une réduction du rôle de l’état pour faciliter la tâche du secteur privé. Et personne n’est sûr qu’il réussira, on dit même.. Enfin, bref… le marché financier ne fait pas la croissance. Bon… Mais tout s’articule sur un jeu de mots. On lui a parlé du Shinto et des kami… Alors sa mécanique cérébrale a fonctionné : kami… kamikaze… kamitterrand…Ça allait de soi : son « père » mythique était kami. Comme les anciens empereurs du Japon. Il se sent donc kami : c’est un aspect de sa paraphrénie. »

« Il devrait pourtant en convenir, il n’a pas que des kami, loin de là ! » conclut rigolard La Conscience. Là-dessus, ayant à rejoindre le roi pour sa séance quotidienne de maintien, je laissai deviser mes complices.

Alfred.

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