La grande farce

Bénito Valls smallÀ quoi peut servir un vote consultatif à l’Assemblée, à propos d’un pacte d’avance condamné à l’échec, puisqu’il ne prévoit pas le dégraissage du mammouth étatique et asservit les baisses de charges des entreprises à une embauche préalable (c’est-à-dire en faisant passer la charrette avant les bœufs) ?

À rien !  Est-on tenté de répondre. En effet, quel que soit le résultat du vote, la détermination de Valls ne sera en rien entamée et il poursuivra son œuvre spécieuse. Et même eût-on déposé une motion de censure – ce que la « droite » s’est bien gardée de faire, car, timorée, elle n’oserait pas proposer le régime draconien nécessaire pour sortir du bourbier – que l’on eût pris les mêmes, en cas de succès, pour fabriquer un troisième gouvernement tout aussi calamiteux que celui-là.

Nous assistons donc à une farce parlementaire, comme les républiques successives en représentent au bon peuple. A vrai dire, même les farouches gauchistes du PS, ceux qui font mine de s’opposer à Valls, savent que le pacte est mort-né et que, par conséquent, il n’y a pas lieu de vociférer. Mais ces vociférations rouges remplissent un rôle bien défini dans le concert : vous voyez, le parti socialiste n’est pas unanime, il y a encore des socialistes pour protéger les travailleurs. Pure forfanterie : aucun parlementaire socialiste n’a envisagé de motion de censure. La soupe est trop bonne ! Autrement dit : cette mascarade de bronca s’inscrit dans la stratégie à long terme du parti spoliateur pour demeurer au pouvoir au-delà de 2017. L’échec du pacte ne sera pas imputé à la gauche, mais aux entreprises qui n’auront pas joué le jeu. En en attendant, on aura feint de céder à quelques revendications démagogiques. Malin, mais la ficelle est un peu trop grosse pour nous duper.

Cela conduit à examiner la question de la démocratie représentative. On aurait tort de croire que le fascisme soit par essence ennemi du parlementarisme. De fait, un parlement peut soit être réduit au rôle de chambre d’enregistrement – un Reichstag hitlérien – soit constituer un puissant moyen pour une caste totalitaire de demeurer ne varietur au pouvoir. Le premier cas de figure est celui que nous vivons ces jours-ci : un vote consultatif sans influence sur la suite de la politique gouvernementale, fait de l’Assemblée une chambre d’enregistrement. Le second cas de figure, c’est lorsque la confusion des pouvoirs fait que le législatif exerce indûment les prérogatives de l’exécutif. Alors règne l’instabilité apparente ; c’est, pour parodier un chansonnier de ma jeunesse, le ballet des ministères, le ballet des cabinets. En réalité, on voit réapparaître au gré des renversements de gouvernements et des combinazioni, les mêmes personnages. C’est, en somme, un fascisme protéiforme, jouant sur les tendances mais fondamentalement identique à lui-même. Le Prince et la Bête.

L’on remarquera que ce système  a conduit la France à la tragédie de 1940 et à l’imbroglio de 1958. Et ce n’est certainement pas, contrairement à ce que pensait le Général, parce qu’il n’y avait pas d’État ; au contraire : il y en a eu toujours trop, divisé en institutions parallèles et concurrentes, faisant double ou triple emploi, se mêlant de ce qui, en réalité, ne regarde pas l’État et le rendant impuissant à tenir ses trois rôles régaliens.

Ce qui est remarquable -et déplorable- c’est que le citoyen, source réelle de tout pouvoir qu’il délègue, n’est jamais consulté que de manière formelle. Il élit, et par conséquent est censé délivrer un chèque en blanc à des hommes politiques irresponsables. Pendant la durée d’une législature, mais hélas aussi au-delà, ces personnages qui n’ont pas de comptes à rendre, risquant au pire de rater une réélection, gouvernent au nom du Peuple, mais généralement contre le peuple. Nous le constatons chaque jour, et la honteuse affaire du mariage pour tous illustre à l’envi comment le fascisme peut s’appuyer sur une représentation parlementaire pour faire passer une loi réprouvée par le peuple. Le Général était autoritaire, mais lui soumettait au peuple, par voie de référendum, les lois organiques qui concernaient son existence : quod omnes tangit ab omnibus comprobari debet (ce qui touche tout le monde doit être approuvé par tout le monde). Et le Général, en 1969, a respecté le désaveu populaire en se retirant.

Le fasciste n’aime pas le référendum : il lui faut le plébiscite ou rien. Mais comme natura hominis prona est ad dissentiendum  (la nature humaine est portée à la dissension), le fasciste ne jouera le jeu du plébiscite que s’il est assuré de gagner :  le référendum, disait Hollande avant l’élection, fait appel au côté sombre du peuple. Autrement dit : que le peuple se taise et laisse la représentation agir à sa guise. C’est, on le voit, exactement l’antithèse de la démocratie.

Tarpeia rupes prope est Capitolium montem : La roche Tarpéienne est près du Capitole. À Rome, les hommes célèbres étaient portés en triomphe au Capitole, mais les traîtres précipités du haut de la roche Tarpéienne : quelquefois, c’était les mêmes, et la route des honneurs au supplice était courte. Saines mœurs, et je souhaite ardemment qu’un jour l’on y revienne.

Sacha.

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