Patriotisme de mots, socialisme de maux

Démovore SmallNdlr : cet article est très long, mais il aborde des points fondamentaux. Ayez la patience de le lire jusqu’au bout.

Il se passe des choses graves dans ce pays ; ce n’est certainement pas une nouvelle, tout un chacun peut le constater s’il ne porte pas de lunettes roses ou vertes. La crise : toute société est en crise dans la mesure où elle ne cesse de se transformer, d’amender des contrats entre citoyens, d’en dénoncer, d’en négocier d’autres. C’est cela qui fait l’histoire. Mais il  arrive que ce fonctionnement normal soit contrarié par des pesanteurs sociologiques de tous ordres, et notamment idéologique, structurel. C’est ce que nous vivons actuellement, et tout remède que l’on essaie d’apporter à cette maladie sociale ne fait qu’amplifier le mal. On s’achemine alors vers une déhiscence de la société.

Chez nous, l’hypertrophie de l’État est la cause du mal. Au lieu de se cantonner dans les trois rôles régaliens qui lui sont normalement dévolus, j’entends la Défense nationale, la Sûreté intérieure, la Diplomatie, il s’est emparé de l’ensemble de la vie des citoyens, prétendant les éduquer, les protéger par des prébendes diverses, et aujourd’hui les transformer par une activité idéologique nettement orientée vers la perversion des mœurs. Pour ce faire, l’État, qui  dans un régime raisonnable ne prélève sur le citoyen que la contribution nécessaire pour jouer pleinement et avec efficacité ses trois rôles régaliens,  est devenu le grand spoliateur. Au lieu de nous servir, il est devenu notre maître.

Ainsi, la richesse spoliée aux citoyens sert-elle à la redistribution, créant ainsi une catégorie assistée de la population, de plus en plus nombreuse et de moins en moins décidée à produire des richesses par son travail. Aussi l’argent spolié sert-il à l’endoctrinement de la jeunesse. Aussi sert-il à des interventions économiques contraires au bon fonctionnement de l’économie. L’État outrepassant ses rôles ne sera jamais la solution, mais le véritable problème, la cause de la maladie. Car la spoliation d’État s’oppose à la création de richesses. On s’étonne –ou l’on feint de s’étonner- que l’économie soit en panne d’investissements. Or il n’y a rien d’étonnant à cela : si un code du travail de quelque trois mille pages vient à chaque instant contraindre l’entreprise à ne réagir qu’avec retard à la conjoncture économique parce qu’il faut passer par le labyrinthe d’une loi excessive, si de surcroît le rendement du capital investi est obéré par un impôt confiscatoire, l’investissement disparaît.

Ce système, aujourd’hui follement emballé, fait que la croissance n’est pas au rendez-vous. Ajoutons que les capitaux d’origine nationale non seulement renâclent à s’investir, mais manquent cruellement. En fait, c’est la conséquence des lois de redistribution : nul n’est censé éviter les prélèvements sociaux obligatoires – sécurité sociale, retraites, notamment – en dépit des lois européennes ; la conséquence en est que, faute de l’existence de fonds de pensions appelés à s’investir dans l’économie pour, en moyenne, se valoriser, le capital financier est réduit au-delà de toute raison. D’où la recherche de capitaux étrangers, destinés à compenser cette carence. Mais, pour les mêmes raisons que ci-dessus, les capitaux étrangers ne sont pas au rendez-vous.

Une étude – peut-être d’origine allemande – publiée en France par le Parti Libéral Démocrate, récapitule la cote de confiance accordée par les investisseurs étrangers aux principaux chefs d’États dans le monde :

Statistique des confiances investissements

Le résultat est attristant, mais n’a rien de surprenant. Ne parlons pas du succès des gouvernants des grands pays en voie de sortir de la crise mondiale, ni même de ceux des pays émergents comme la Chine : le fait est que la France avec son Hollande arrive en bon dernier. Cela est dû aux raisons structurelles que j’ai évoquées, et à l’action, à l’intérieur de ces structures, d’un gouvernement appliquant mécaniquement des préceptes issus du Cambrien industriel. Des affaires comme celles de Goodyear, Arcélor-Mittal et actuellement Alstom montrent à l’envi combien l’intervention de l’État socialiste est néfaste à l’investissement, et par conséquent à la vie économique.

Or ce gouvernement vient de se doter, à la demande de Montebourg, d’un nouvel outil de destruction. Il s’agit du décret récemment paru au Journal Officiel, accordant à l’État un droit de veto pour éviter qu’une entreprise française travaillant des secteurs stratégiques (énergie, eau, transports, télécoms ou santé) ne passe sous contrôle étranger. On appelle cela « patriotisme économique », ce qui est plutôt curieux de la part d’un régime socialiste qui n’a rien de patriote. Faisons la part des choses : il est évident qu’à peu-près tous les grands pays appliquent des clauses restrictives quant au transfert de certains secteurs stratégiques aux entreprises étrangères. C’est, en principe, une garantie d’indépendance nationale. Ils peuvent le faire d’autant plus facilement qu’ils disposent dans le pays même d’une réserve de capitaux privés nationaux pouvant s’investir dans le rachat d’entreprises locales et que la production peut s’effectuer à un coût concurrentiel permettant en outre de conquérir des marchés à l’exportation. Or nous avons vu que ce n’était pas le cas de la France actuelle : pas de fonds de pensions, capitaux en fuite à l’étranger en conséquence de la spoliation d’État. Que reste-t-il au gouvernement français pour conserver un secteur stratégique de l’énergie, lorsqu’un Alstom devient un canard boiteux ?

C’est dans un cas de cette espèce que l’on ressent l’incohérence du raisonnement des socialistes. Car si l’on refuse, dans le cas d’Alstom par exemple, l’investissement yankee, pourquoi voudrait-on favoriser l’investissement allemand de Siemens ? En l’occurrence, il ne s’agit pas de constituer un consortium européen comme pour Airbus, il s’agit de faire racheter carrément une entreprise française. Croit-on qu’en vertu de la grâce européenne Siemens ne liquiderait pas purement et simplement les activités énergétiques d’Alsthom ? Première incohérence. Seconde incohérence : puisqu’il n’y a pas de capitaux repreneurs français, si l’on veut conserver le secteur stratégique, il n’y a alors qu’une solution : la nationalisation. Rampante si l’on fabrique une société d’économie mixte, ouverte si ce sont les deniers spoliés aux contribuables qui servent à cette fin. Avec deux conséquences : l’instauration d’un monopole et l’édification d’une aristocratie de quasi fonctionnaires. Donc : une fixation des prix telle que le citoyen consommateur est asservi à payer des sommes prohibitives pour l’achat de biens, contribuant, par le reversement à l’État de dividendes artificiels – ne correspondant pas à des bénéfices créés par de la valeur ajoutée réelle – à nourrir encore davantage l’État. Témoin les tarifs de l’énergie, singulièrement d’EDF. Et une entreprise en proie à la désorganisation, soumise aux caprices syndicaux. Témoin la SNCF. Nous avons vu les conséquences de ces politiques incohérentes de nationalisation, notamment dans l’aéronautique, en 1940.

L’arme du veto est dangereuse entre les mains des socialistes, et singulièrement entre celles d’un énergumène idéocrate comme Montebourg. Les 70% de français interrogés, si j’en crois un sondage, qui approuvent cette oukase du veto font preuve de myopie. Rien d’étonnant : ils ont toujours vécu dans l’étatisme, et personne ne leur a appris à analyser, au-delà des effets immédiats, les conséquences à moyen et à long terme. La persistance de la crise chez nous découle en partie de cela. Examinons maintenant les secteurs visés par l’oukase : énergie, eau, transports, télécoms ou santé. L’énergie et les transports, cela peut se concevoir. On ne voit pas du tout en quoi les « télécoms » peuvent être concernées, sinon parce que Montebourg a essuyé une défaite dans l’affaire SFR. Ce qui est stratégique, en la matière, ce sont les transmissions concernant la Défense et la Sûreté, en cas de guerre. On peut supposer que dans ce cas, on n’aurait pas recours aux transmissions privées, non ? Quant à l’eau, elle est peut-être d’importance stratégique quand il s’agit du Jourdain, mais chez nous, pays pluvieux dont les fleuves sont abondants et la nappe aquifère bien établie, ce n’est guère le cas (après tout, les communes géraient naguère elles-mêmes leurs captations et la distribution, et elles s’en sortaient). Et la santé, je persiste à dire qu’elle est du ressort strict des citoyens et que l’État n’a pas à s’en occuper.

Mais je subodore là derrière un sombre affaire où sont impliqués de grands groupes monopolistes comme Véolia pour l’eau ou des trusts pharmaceutiques nationaux (qui n’ont produit aucune molécule importante depuis vingt-trois ans). J’espère que l’Europe (il faut bien qu’elle serve à quelque chose) mettra son veto au veto. En fait, ce « patriotisme économique » n’apparaît n’être rien d’autre qu’une manière camouflée de ce protectionnisme réclamé autant par l’extrême-gauche que par l’extrême-droite.

Le protectionnisme, que Bastiat appelait restriction. La courte vue, c’est de dire : c’est mieux si on le produit chez nous, ça crée des emplois. Oui, mais ça en détruit d’autres. Supposons, comme le fit Bastiat, que je sois artisan et que je produise de jolis meubles. Je peux les vendre ici, ou alors à l’étranger. Il se trouve que je me chauffe au charbon : je le paie ici 50 unités par tonne, mais en Pologne je le trouve à 40 unités la tonne, ce qui correspond à la valeur marchande de ma production de meubles. J’ai donc tout intérêt à échanger avec le polonais 40 unités de meuble contre 40 unités de charbon, j’économise 10 unités. Mais voilà que les Charbonnages de France (ils n’existent plus, mais on va les réinventer pour la cause) m’interdisent d’acheter du charbon à l’étranger, par exemple en le taxant de 10 unités par tonne. Je suis donc contraint d’acheter le charbon à 50 unités la tonne, je perds donc 10 unités. Le protectionnisme sauve le mineur français, puisqu’il devient artificiellement compétitif avec le polonais, mais m’appauvrit, d’autant plus que je ne trouve plus à vendre mes 40 unités de meubles. Je n’ai plus qu’à mettre la clé sous la porte : le protectionnisme détruit des emplois. Si l’échange avec le charbon polonais est possible, les 10 unités économisées constituent de l’investissement potentiel pour qu’éventuellement soit fabriqué un autre produit, par d’autres ouvriers, sinon il n’y a rien à investir : le protectionnisme détruit l’investissement. Cette arithmétique simplissime montre que toute restriction portée aux échanges est facteur de crise. Allez faire comprendre cela à 70% de communistes !

Laissons-là l’économie. « Patriotisme économique », disent-ils. Le mot patriotisme est bien de trop lorsque l’on constate que les socialistes, une fois de plus, rabotent de 1,5 à 2 milliards les crédits de la Défense ! M. François d’Orcival, dans Valeurs Actuelles du 15 mai, estime avec raison que, dans la déconfiture économique, la seule carte qui restait aux mains de la France était l’Armée, obéissant directement au chef de l’État et « capable à tout moment d’entrer en action ». Depuis Chirac, et le mouvement s’est amplifié notamment sous les socialistes, l’Armée est devenue un tableau pointilliste d’unités-types disséminées, mal armées, employées à d’autres tâches aventureuses que celle qui incombe au premier chef à l’État : la Défense. Il est vrai que c’est là le cadet des soucis des socialistes qui, pour se maintenir au pouvoir, sont victimes du chantage des écologistes lesquels, notamment, monnayent leur soutien contre une réduction des crédits militaires. Périsse la Nation plutôt que périsse une idée, disaient les terroristes de 1793.

Deux anciens chefs d’État-Major des Armées ne l’entendent pas de cette oreille. Dans la revue Casoar, revue trimestrielle de Saint-Cyr, l’Amiral Lanxade (que j’ai eu le privilège d’approcher), qui fut chef d’état-major particulier de Mitterrand, s’insurge contre l’ingérence des bureaucrates – le cabinet du ministre de la Défense – dans la conduite des affaires opérationnelles. Certes, concède l’Amiral, « il est légitime que le Ministre de la Défense soit impliqué dans la gestion des crises, mais sous la réserve, tant que la Constitution n’aura pas institué un régime présidentiel comme aux États-Unis, que celui-ci ne porte pas atteinte au rôle du Cema [Chef d’état-major des armées], qui doit demeurer responsable vis-à-vis du président de la conduite des opérations. » Plus loin : « il y a donc lieu, à cet égard, de préciser clairement les conditions dans lesquelles le ministre dispose des moyens de suivre la situation militaire, tout en évitant le risque d’ingérence des cabinets. » Il conseille au nouveau Cema, le Général de Villiers, « de s’opposer à toute nouvelle ingérence du cabinet dans la conduite des opérations, car ce serait retomber dans les erreurs du passé. » Enfin, l’Amiral regrette que le secrétaire générale de l’administration se soit vu attribuer la responsabilité des ressources humaines de la Défense : « grave erreur qui aura des conséquences opérationnelles et qui devra être un jour rectifiée. »   Voilà que se dessine, en filigrane, une situation tout à fait comparable à celle qui contribua si fort à la défaite de 1940 : les partis commandant aux fusils. Et sans nul doute une organisation strictement politique de la pénurie tant d’effectifs que de moyens. L’ingérence des civiles – et de quels civils : des idéologues pleutres, parfaitement ignorants de l’art militaire ! – dans la conduite des opérations, au lieu de se borner à la conduite de la guerre, ce qui n’est pas la même chose, est une calamité.

Dans la même livraison de Casoar, le Général Bentégeat, lui ancien chef d’état-major particulier de Chirac, n’y va pas non plus par quatre chemins : « tout Cema doit être hanté par le spectre de Gamelin », ce malheureux général battu en sept jours par la ruée des Panzers, privé de pouvoirs réels de commandement, sans haut commandement organisé (il partageait le commandement en chef avec le Général Georges), sans armements modernes, sans autre stratégie qu’une posture défensive voulue par les politiques. Le général Bentégeat conseille au Cema de Villiers de tenir son rang, car « on a vu des officiers généraux, imbus de leurs étoiles et odieux avec leurs subordonnés, ramper comme des limaces devant le moindre grouillot de cabinet » et « des chefs d’état-major qui abandonnaient à leurs adjoints des pans entiers de leur charge. Ces derniers, orphelins de leur chef, se vendaient à qui voulait les prendre. »

Ma foi, la situation ressemble furieusement à ce que Benoist-Méchin décrivait avec soin dans Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident. Lire notamment dans l’addendum L’histoire prend figure, le chapitre VI : Gamelin, pp 867-888 dans la collection Bouquins chez Robert Laffont.

Alors, quand j’entends les socialistes parler de « patriotisme » alors qu’ils empêchent l’État de remplir l’un de ses trois rôles régaliens tandis qu’ils en font un garde-chiourme pour tenir les sujets –puisqu’il n’y a plus de citoyens- qu’ils spolient, je ris amèrement. Et je me dis que puisque le peuple semble abruti de propagande au point de ne même pas pouvoir imaginer qu’ils n’a pas besoin de l’État pour autre chose que la Défense, la Sûreté et la Diplomatie, parfois je me prends à espérer que la Grande Muette en colère contre les politiciens vienne à les déposer. Comme en 1958.

Sacha.

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