Fourberie républicaine

carte-electoraleCeci est la transcription d’une intervention de Vautrin devant un club politique libéral le 19/04/2015.

Messieurs,

La Réaction ne cesse d’évoquer, lorsqu’elle ne l’invoque pas, la République et ses soi-disant valeurs. C’est une malhonnêteté. Dès qu’il existe un contrat social, il existe du même coup une chose privée (rem privatam) et une chose publique (rem publicam) sauf dans les régimes totalitaires où tout est public, d’une étrange manière puisque le citoyen n’y existe plus et que le sujet qu’il est devenu ne s’appartient pas. Ce qui, je pense, est le cas chez nous.

La malhonnêteté est multiple. Elle tient ici à baptiser République une manière de gérer les affaires publiques, tâche qui pourrait tout aussi bien convenir à une monarchie, un empire ou une confédération. La malhonnêteté culmine dans le glissement sémantique volontaire de république à démocratie, car la Réaction voudrait que les citoyens confondent ce qui est l’exercice de leur propre pouvoir (démocratie, δεμοκρατια) avec une configuration de la délégation de pouvoir. La démocratie s’oppose ainsi, par exemple, à l’aristocratie, à l’autocratie, tandis que la République s’oppose à la Monarchie, à la diarchie et ainsi de suite. Que les choses soient claires : la kratos (pouvoir) n’est pas l’archè (repérage, mode de distribution). Les deux ne peuvent pas être confondus.

La preuve : le Royaume Uni, la Belgique, l’Espagne, le Danemark…, sont des monarchies, ce qui ne les empêche nullement d’être des démocraties. En revanche, les républiques totalitaires n’ont jamais manqué d’accoler au mot « république » l’adjectif « démocratique » ce qui, dans le cas, par exemple, de la République Démocratique de Corée du Nord, est d’une tragique ironie. Un peuple peut, par conséquent, vivre sous un régime républicain sans pour autant exercer le pouvoir pour lui et par lui.

Si l’on accordait quelque crédit aux vociférations de la Réaction, Monsieur Valls en tête, on aurait tendance à penser que leur sacro-sainte idole, la République, serait menacée. Mais par qui ? La réponse est connue de vous tous depuis que Monsieur Valls a désigné l’ennemi qui lui fait éructer des anathèmes. La Réaction légifère pour tenter de contrecarrer un ennemi qui n’existe pas tandis qu’elle ménage ses coups contre l’ennemi véritable, omniprésent, ennemi non de la « république », puisqu’il existe des « républiques islamiques », mais de la démocratie, j’ai nommé l’islam totalitaire. C’est dans cette optique qu’il faut lire l’article L811, alinéa 3, de la loi sur le renseignement. On dit cette loi « liberticide » : non, car aucun pouvoir ne peut nous priver de notre liberté, qui n’est pas d’ordre politique, mais en revanche, parce qu’elle restreint considérablement l’autonomie des citoyens – exclusivement des opposants – elle est assujettissante.

Dans cet alinéa trois, on trouve certes l’exposé de motifs puissants d’acquisition du renseignement concernant la sûreté nationale, les intérêts internationaux de la politique étrangère, les intérêts économiques, la prévention du terrorisme (ce qui est tout de même la moindre des choses, mais remarquez que ce terrorisme n’est jamais qualifié alors qu’il est d’origine musulmane), la prévention de la reconstitution ou du maintien de groupes dissous (tout le monde comprend qu’il ne s’agit pas des « antifas » communistes) etc… Y figure aussi la « prévention de toute forme d’ingérence étrangère (on ne vise ici ni le Qatar ni l’Arabie Saoudite, soyez-en certains), et les atteintes à la forme républicaine et à la stabilité des institutions ».

Faut-il le rappeler ? Monsieur Valls a déclaré sans ambages à la télévision portugaise, le vendredi 17 mars, que pour la Réaction il était hors de question que la France « tombe entre les mains du Front National »… parce que la France possède l’arme nucléaire ! Quelle sottise ! Quelle hypocrisie ! Les socialistes seraient-ils plus dignes de détenir le feu nucléaire ? Sous couvert de lutter contre un terrorisme abstrait, innommé, dont le gouvernement ne se soucie que dans la mesure où il le gêne dans ses délires xénophiles, mais qui ne le trouble que fort peu par ailleurs, la Réaction cerne un Parti qui cristallise le refus du socialisme et les aspirations identitaires d’une forte proportion de la population.

L’objectif réactionnaire de cette « loi » est clair : afin d’éliminer un Parti qui lui porte ombrage, la Réaction se donne le moyen de le déclarer anti-républicain et de le dissoudre. Peu importe pour nous que l’on soit ou non d’accord avec les thèses de ce Parti visé par la Réaction, il y a là un déni de démocratie montrant à l’évidence le divorce entre la République Française et la démocratie. Mais est-ce un divorce, ou bien fin d’un concubinage contre nature ?

Voyons quelques faits. Le système de représentation tel qu’il fut conçu dès l’origine de la Constitution de 1958 n’était pas plus démocratique que ceux qui l’avaient précédé, mais du moins ménageait-il la possibilité de consulter les citoyens par voie de référendum. Á l’initiative, il est vrai, du président de la République sur proposition du Gouvernement ou du Parlement. C’est l’article 11 de la Constitution, et le fondateur de la Ve République y a eu recours quatre fois. En 2008, Sarkozy y a ajouté une procédure quasiment inapplicable – mais qui prendra force de loi à la fin de cette année, si rien ne l’empêche). Pour lancer la procédure, en sus des dispositions originelles de l’article 11, l’initiative doit procéder de 1/5 du Parlement et de 1/10 des électeurs inscrits. Imaginez cela : il y avait aux dernières élections départementales quelque 44 millions 600 000 électeurs, il faudrait donc rassembler 4 millions 460 000 signatures pour que la procédure vienne à l’examen du Conseil Constitutionnel – organisme composé, comme chacun le sait, de grands Démocrates ! C’est une pure hypocrisie, qui n’a rien à voir avec la démocratie directe et le référendum d’initiative populaire pratiqué en Suisse !

Que l’on ne vienne pas nous dire que le recours à la démocratie directe est affaire d’échelle, que la France n’est pas la Suisse : c’est un argument spécieux. La vérité est que la Réaction –la caste politique, si vous préférez – déteste que les citoyens puissent passer par-dessus ce que l’on appelle par antiphrase, sans doute, la « représentation populaire » et les Partis. Depuis le référendum de 2005 sur la constitution européenne, perdu par la Réaction, et selon les déclarations de Monsieur Hollande selon qui le référendum ferait appel au « côté sombre du peuple » (aussi a-t-il évité la procédure référendaire lors du vote de la loi sur la « mariage pour tous » !), aucun pouvoir réactionnaire n’oserait faire appel au vote référendaire. La démocratie directe –la seule véritable démocratie – n’est pas dans les mœurs de la Réaction.

La République est bâtie de telle manière qu’une caste politique dispose sans contrôle de tous les pouvoirs. Les citoyens y sont de temps en temps appelés à délivrer un blanc-seing à des personnages supposés les représenter, mais qui en réalité n’en font qu’à leur tête, trahissent régulièrement les promesses qu’ils ont faites aux citoyens, et sont complètement irresponsables, ils ne rendent jamais de comptes aux citoyens. Ah ! Si comme dans l’antique Rome la Roche Tarpéienne était proche du Capitole, soyez sûrs qu’il y aurait beaucoup moins de candidats ! Tel est le système représentatif : dictatorial, incompétent, irresponsable.

Et fourbe ! Car le mode d’élection est conçu de manière à ce que les pseudo-représentants soient élus malgré l’opposition des citoyens. Je vais, Messieurs, vous en donner quelques preuves arithmétiques. Mais auparavant, écoutons ce que disait l’abbé Sieyès dans son discours à l’Assemblée le 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir, que par ses représentants » Fin de citation. Vous voyez : la première République n’existait pas encore, mais d’emblée les citoyens étaient contraints de remettre leur pouvoir entre les mains d’une nouvelle caste politique. Petit rappel : le brave abbé était l’une des figures révolutionnaires préférées d’un certain Mitterrand dont se réclame toujours la Réaction socialiste. Donc la Révolution confisquait la démocratie – La Terreur et l’Empire le prouvent – et si depuis plusieurs régimes, dont deux Empires, deux Monarchies et cinq Républiques se sont succédés, il n’y a jamais eu de démocratie dans ce pays, que de trompeuses apparences, et tous les républicains qui nous ont gouvernés nous ont leurrés en appliquant par force le régime de représentation en nous faisant croire que c’était la démocratie !

Venons-en à l’arithmétique électorale. Pour le coup, je n’ai pas eu à trop me creuser les méninges, puisqu’à chaque élection, nous calculons toujours la représentativité réelle des élus en fonction du corps électoral, c’est-à-dire du nombre d’inscrits. J’ai même trouvé sur Internet une excellente contribution utile dont je peux m’inspirer. Chaque fois que se déroule une élection, le chœur des vierges réactionnaires feint de déplorer des taux élevés d’abstention. Le sieur Bartolone, prince des hypocrites, ne prétend-il pas lutter contre ce fléau en rendant le vote obligatoire ? Jolie preuve de démocratie, au passage ! Car, du moment que le système fonctionne, la Réaction se moque bien des taux d’abstention ! Pourquoi ? Parce que les lois électorales n’intègrent pas deux principes qu’applique n’importe quelle association civile : le quorum et la reconnaissance des abstentions.

Certains d’entre vous ont l’expérience du quorum dans une assemblée, c’est le nombre de personnes présentes exigé pour qu’un vote délibératif soit valable. Lors des dernières élections, avec un taux de participation de 50,6%, le quorum était atteint. Supposons que l’abstention ait atteint 58% (au référendum chiraquien sur le quinquennat, an 2000, elle atteignait 69,8% !), seulement 18 millions 732 mille citoyens sur 64 460 000 inscrits auraient voté, le quorum n’aurait pas été atteint, tout comme en 2000, et en toute démocratie le vote n’aurait pas été valable. C’est le minimum en démocratie, un quorum fixé à 50% des inscrits plus une voix. Selon mon exemple hypothétique, 42% de participation ne permet pas de déclarer un vote démocratiquement valable.

C’est là la fourberie : par un tour de passe-passe, on ne tient compte que des exprimés ; les absents, la République les déclare « abstentionnistes ». Et s’ils n’étaient pas venus voter pour d’excellentes raisons, par exemple parce qu’aucun candidat ne leur convenait ? Ah ! Nous dira-t-on, ils n’avaient qu’à voter blanc ! Jolie plaisanterie, car la République ne tient pas compte des votes blancs qu’elle assimile à des votes nuls. Le citoyen est en somme forcé de choisir ou de perdre son vote.

Maintenant, supposons que l’on ait proposé aux 42% d’électeurs présents le choix entre Peste, Choléra et Ébola (rires) et que devant ce choix en tous points désastreux 90% des exprimés soient des votes blancs. L’hypothèse est peut-être absurde, mais on ne peut l’écarter, et je veux montrer que la duperie est techniquement possible. Dans ce cas, on aurait seulement 1 million 873 200 votes partagés entre les trois candidats (ou Partis, peu importe). Le résultat du vote donne à la Peste 51% des exprimés non-blancs, soit 995 332 voix, ce qui fait 5,1% des exprimés et… 2,142% des inscrits. La Peste est déclarée élue avec les voix de 2,142% du corps électoral ! Il est évident que cela n’a rien de démocratique ! La République a amalgamé les absents et les votes blancs pour ne prendre en compte que les votes exprimés différents du vote blanc.

Absurde ? Mais dans la société civile, dans les assemblées honnêtes, si le cumul des votes « contre » et des abstentions est supérieur au vote « pour », la résolution ou l’élection est rejetée. Alors ? Mais considérez la dernière élection présidentielle ! Les exprimés étaient de 37 016 404, ventilés en 18 004 656 pour Hollande, 16 865 340 pour Sarkozy, et 2 146 408 « blancs ». Ce qui fait que 19 011 748 votes étaient contre Hollande, à qui il manquait 1 007 092 voix pour obtenir 50% des exprimés. Il a été élu en réalité par 48,64 des voix exprimées, le quorum étant atteint, et seulement 38,90% du corps électoral. Donc pas avec la majorité des voix, comme on l’a dit, et c’était arithmétiquement et démocratiquement faux.

Vous avez compris : tant que perdurera ce système de faussaires, le citoyen n’aura pas la maîtrise du pouvoir, ni de sa vie, ni de celle de la Nation. Alors, à quoi riment ces cris de perroquets sur la République « meilleur de tous les régimes ici-bas » ? Ce n’est que mensonge et tromperie. Et même si la règle arithmétique donnait des résultats conformes à la démocratie, cela n’empêcherait pas l’élu, incontrôlable et irresponsable devant les citoyens de trahir par forfaiture. Souvenons-nous : le référendum de 2005 comme l’élection de Sarkozy étaient corrects à la fois arithmétiquement et démocratiquement. Cela n’a pas empêché Sarkozy de violer la volonté populaire de 2005 en imposant le traité de Lisbonne par voie parlementaire.

Alors, Messieurs, autant le dire en toute franchise : il y a incompatibilité entre cette République vantée par la Réaction et la démocratie. Peu importe que l’on ait Bourbon, Bonaparte ou République, tant que le citoyen n’est pas maître du pouvoir selon des règles démocratiques, le résultat est le même. La forme institutionnelle n’a pas d’importance. Ce à quoi, Messieurs, nous devons travailler chaque jour, avec obstination et peut-être quelque jour dans la clandestinité, c’est uniquement à l’établissement de la démocratie directe et libérale, sans pseudo-représentants, sans potentats par définition illégitimes.

(fin d’enregistrement)

Mis en ligne par Raymond

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