Descartes désapprouve

jugement-de-descartesUn message mystérieux nous avait prévenus : « Un philosophe souhaite s’entretenir avec Vautrin et Raymond. Rendez-vous sur un banc place Royale à l’heure qui vous siéra. » Il fallut quelque temps pour identifier cette place, redoutant qu’elle ne fût sise à Paris ; néanmoins nous décidâmes qu’une ville au climat plus accueillant ferait l’affaire. Nous voilà partis, nous voilà arrivés. Les décrets ubuesques ayant vidé rues et places du vulgum pecus, nous aperçûmes un banc où siégeait un seul personnage. Comme nous, il ne portait pas le masque stupide, et à son aspect soigné bien que fort éloigné des canons de notre siècle, la chevelure tombant en cascade sur les épaules, l’œil vif, le nez fort, un soupçon de moustache et de barbiche, nous reconnûmes l’illustre auteur du Discours de la Méthode.

Se levant, René Descartes nous salua fort civilement : « Ne vous étonnez point, messeigneurs, de me voir céans ; je gage que vous n’attendiez pas un philosophe de votre siècle où il n’en existe que si peu de véritables ? » En effet. Passons sur le mystère qui le fit descendre du Ciel des Philosophes qui, précisa-t-il, n’abritait aucun personnage du XVIIIe Siècle, pas davantage que de Sartre. « Je souhaite m’entretenir avec vous de la profonde extravagance de votre siècle, que l’on constate particulièrement en cette France dont les princes et croques-mots osent encore prétendre qu’elle est le pays de Descartes. » Nous convînmes de la légitimité de son courroux. « Je ne m’en larmoie point, à la différence de mon antique collègue Héraclite, toutefois cette disposition déraisonnable m’irrite fort. »

« Le fait est, Monsieur, dis-je, que l’état de notre France ne laisse pas d’inquiéter. Outre le fait que le mahométan y campe grâce à la complicité de gens malencontreux tant de pouvoir que de partis que de gazettes… » « Cela ne m’est pas inconnu, coupa-t-il, du Ciel nous contemplons cette regrettable et tragique aventure. Vous avez oublié cette sage sentence, cujus regio ejus religio, toutefois vos princes n’ont plus guère de religion. » « C’est tellement vrai ! répliqua Raymond, et tout s’aggrave sous l’influence de fausses religions que l’on appelle « réchauffement climatique », « féminisme », « progressisme », « mondialisme », « décolonialisme » et j’en passe. » Descartes eut un sourire navré. « Nous le savons ! Mais poursuivez ! » dit-il.

 Je lui montrai combien, au prétexte d’une épidémie somme toute peu féroce, les puissants semblaient avoir perdu toute raison et dépassaient les limites de la sage gouvernance, se conduisaient en tyrans insanes tandis que le peuple demeurait frileusement passif. Je conclus : « Le bon-sens n’existe plus ! »

Le Philosophe commenta, songeur : « ‘Le bon-sens est la chose du monde la mieux partagée’… J’avoue qu’en contemplant votre pays tel qu’il est en votre siècle et par comparaison avec ce qu’il fut en mien temps, je crains de m’être quelque peu trompé. Je pensais que tout un chacun pouvait se prévaloir de bien juger et de distinguer le vrai du faux, idem que la diversité de nos opinions tenait à ce que nous conduisions nos pensées par diverses voies et ne considérions pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez que d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Or je ne vois en votre siècle qu’hubris des potentats et esprit infantile des peuples. Les gens ne gouvernent plus leurs pensées et ne sont guidés que par leurs humeurs. »

Descartes poursuivit : « Mon siècle me semblait aussi florissant et aussi fertile en bons esprits qu’ai été aucun des précédents. En diriez-vous tel du vôtre ? » Nous répondîmes d’une même voix : « Assurément, non ! » Raymond expliqua que les bons esprits étaient désormais clairsemés, et assez généralement cachés, fort rarement bien en cour chez les gazetiers plutôt emportés à leur encontre et déversant contre eux des torrents de haine et de proscription. « Heureux sont-ils, ajoutai-je, lorsqu’ils ne sont pas traînés au prétoire ou enfermé en quelque asile de fous. » « Oh ! Cela n’est guère insolite ! observa Descartes, combien en ai-je vu de mon temps, contraints de se cacher voire de s’exiler pour avoir déplu. Toutefois je concède qu’en votre époque la persécution des bons esprits est devenue une industrie si florissante qu’aucun saltimbanque, histrion ou gazetier, s’il veut avoir pignon sur rue, ne saurait s’abstenir d’y prêter la main. Voilà qui n’est point raison. »

Nous glosâmes sur les tribulations de courageux Professeurs, pourchassés par l’ordre des Diafoirus : Raoult, Toussaint, Péronne… « Il est toujours dangereux d’affronter les dogmes établis, commenta Descartes, songez à l’an 1633 lorsque fut condamné Galileo. Moi-même ai-je été en but à de violentes critiques lors de la querelle d’Utrecht, mes écrits ne plaisant guère à certaines gens bien engoncés dans leurs certitudes. Je dus aller masqué dans mes œuvres. » Nous lui remontrâmes que depuis son temps, on avait admis la liberté de débattre : « Toutefois, coupa le philosophe, vos princes n’admettent-ils le débat que dans l’entre-soi ! Toute voix discordante est bannie, me semble-t-il. » Nous convînmes que c’était vrai et que le futur ex-directeur de la gazette Le Monde l’avait démontré a contrario lors d’une diatribe haineuse contra C News et Valeurs Actuelles.

« Nous assistons à l’effondrement de notre civilisation, dis-je, l’égotisme triomphe, chacun prend son omphalos pour le centre du monde. » « Je devine ou vous voulez en venir, dit Descartes, mais n’allez pas m’attribuer la faute originelle du Cogito ! C’était le premier principe de la vérité que je cherchais : « je pense, donc je suis ». En sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps. J’instaurais un dualisme qui nous rendait distinct des animaux-machines. Au siècle suivant, deux petits esprits sont tombés dans des excès opposés. » Nous comprîmes qu’il parlait de deux énergumènes, le médecin La Mettrie et l’évêque Berkeley. « Berkeley était moniste, commenta Raymond, il ne voyait que le cogito et déduisait l’incertitude de l’existence du monde matériel. » « Et La Mettrie, poursuivis-je, ne voyait en l’humain que la machine animale. » « Pour sûr, Messieurs, répliqua le philosophe, et remarquez qu’en votre siècle ces deux erreurs servent de guides au puissants, assistés d’une foule de clercs malavisés. »

 Nous ne le contredîmes point. Nous avons deux faiseurs de systèmes se rejoignant paradoxalement dans le dessein d’asservir les hommes. « Je vous entends, reprit Descartes, les premiers sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. Ils délivrent des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne leur sont d’autre conséquence sinon qu’ils en tireront peut-être d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’ils auront dû déployer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. » Les exemples ne manquent pas, déconstructivistes, tenants des délires du genre, progressistes en matière de mœurs, « sachants » promettant un millénarisme gnostique. Descartes approuva : « C’est pourquoi je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui n’étant nullement appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation. » Cette désapprobation est aussi la nôtre.

Nous lui montrâmes l’exemple désastreux des concocteurs de « lois sociétales » tout en blâmant les majorités qui, par bêtise ou paresse, les approuvent. Descartes : « il y a deux sortes d’esprits. Ceux qui, se croyant plus habiles qu’ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni assez de patience pour conduire par ordre leurs pensées, et ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu’en chercher eux-mêmes des meilleures. » Ces derniers sont nos mougeons.

Quant aux autres, les mécaniciens du genre humain, le philosophe ne les connaissait pas en son temps mais en déplorait l’existence dans le nôtre. Il nous remontra combien ceux-là visaient l’extinction de l’espèce humaine afin de lui substituer un monde de robots dociles, mi-animaux mi-machines. « Si vous les laissez faire, nous prévint-il, vous allez perdre toute liberté. Souvenez-vous de mes quatre maximes dont je vous ai déjà fait part, la première étant d’obéir aux lois et coutumes de mon pays, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l’excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurai à vivre. Et particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté. La troisième de mes maximes veut que l’on tâche toujours plus tôt à se vaincre que la fortune, et à changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. » Nous approuvâmes, tout en remarquant que l’hybris actuelle prenait exactement le contre-pied de la sagesse, puisque des potentats veulent changer l’ordre du monde.

« In fine, conclut Descartes, vos contemporains, à quelques exceptions près, ont oublié les principes de la Méthode, le premier était de ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention. » Ce doute, dîmes-nous, n’est plus guère pratiqué, nos gobe-lunes étant prompts à se jeter sur n’importe quel appât. Nous sommes bien peu nombreux à conduire par ordre nos pensées, sans rien omettre.

« Je vous suis, messieurs, fort obligé de m’avoir écouté, et j’aurai plaisir à vous retrouver quelque jour sur quelque banc afin de deviser de l’ordre, ou du désordre, de votre monde. J’aimerais que vous fissiez savoir à vos compatriotes et à vos princes que, considérant leur extravagance, je ne souffrirai plus que l’on persiste à clamer que la France est le pays de Descartes ! C’est le pays du fou de Genève, aujourd’hui. » Nous promîmes. « Sur ce, messieurs, je vous quitte. Serviteur ! » «- Serviteurs, honoré Maître ! »

Sacha

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